Agenda de Je lis dans ma commune Le Soir

Critique

Du pôle Nord...

par Lucie CAUWE - Le Soir

 

Du pôle Nord... Franck Pavloff nous emmène chez les Lapons avec « L’homme à la carrure d’ours ».

La première image du Grand Nord qui vient à l’esprit, c’est l’immensité blanche, la pureté à l’infini. Elle ne tient pas longtemps à la lecture du nouveau roman de Franck Pavloff, le très réussi L’homme à la carrure d’ours, aussi noir qu’il est en finale porteur d’espérance. « Les fractures m’attirent, nous dit l’écrivain, de passage à Bruxelles, comme les sentiments ambivalents chez les personnes. » Le colosse du titre, c’est Kolya, un vieux Lapon qui sculpte l’ivoire des défenses de mammouth qui affleurent dorénavant sur la banquise. On va le suivre durant plusieurs mois dans cette zone recluse du monde, comme effacée de la carte, parce que contaminée vingt ans plus tôt par un accident nucléaire. « Les fjords poubelles et l’isthme de terre lapone rongée de galeries bourrées de déchets d’origine inconnue furent rayés de la carte », écrit le romancier qui a passé une dizaine de jours dans les lieux qu’il décrit. Kolya a la force des rebelles face à l’injustice, l’amour et la connaissance de la nature avec laquelle son peuple a appris à vivre. Mais il s’use de souffrir depuis trop longtemps de l’absence inexpliquée de son fils parti à la mine.
Ce nouveau livre de l’auteur de Matin brun parle superbement du réel et de la dérive du réel. Des sous-marins nucléaires qui rouillent et des fûts ouverts qui gargouillent. Des maladies qui emportent les hommes et les femmes qui ont survécu à la catastrophe. De la claustration dans un lieu, de la résignation à rester là et à obéir à des ordres anciens et de la volonté de franchir une frontière interdite. Ce que fera de plus en plus régulièrement le deuxième personnage du roman, la très attachante Lyouba, vingt ans. Le dernier enfant né là-bas.

Un moment initiatique
On devine que le texte se situe quelque part entre Norvège, Suède et Russie, là où les glaces fondent sans qu’on sache à qui appartiennent les terres nouvelles. L’auteur préfère parler de « la Zone », « la Plaine », « le Comptoir », « le Trust », élargissant son propos. Peu à peu, on comprend ce qui s’est passé, les vies liquidées quand les mines ont été murées sur les ouvriers, la ville prospère anéantie, l’oubli forcé.
Les survivants se sont partagés en deux communautés hostiles. La rencontre de Kolya et Lyouba modifie cette dynamique. « Elle est fracassée intérieurement face à la Zone, explique Franck Pavloff. C’est un moment initiatique où tout pourrait basculer. Et cela va marcher. Elle établit un lien très fort avec l’homme à la carrure d’ours qui lui a sauvé la vie, lui réchauffant le cœur physiquement (avec des poches de sang de renne) et moralement. »
Lui qui a l’âge d’être son père va transmettre sa force à l’orpheline, violentée par sa communauté. Lui qui cultive des plantes dans ce paysage désolé, hostile, contaminé, va l’aider à se tourner vers la vie. Il veille sur elle, la soutient. « Deux personnes ensemble, sait le romancier, c’est une espérance, malgré tout. Malgré le goulag, malgré l’enfermement. » Elle l’aidera à trouver la paix avec lui-même. Elle bravera les gardes, sortira des frontières, fera une rencontre… L’homme à la carrure d’ours est un roman prenant, plein d’émotions qui ne sont pas dites mais montrées, vécues. Il accompagne le lecteur et résonne longtemps en lui.

Du pôle Nord... Roman
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"L'homme à la carrure d'ours"
Franck PAVLOFF
Editeur : Albin Michel
203 pages
15 euros

 



 

... au pôle Sud

Par Pierre Maury

 

Jean-Luc Coatalem situe l’île perdue d’Antipodia du côté de l’Antarctique.

Où situer Antipodia ? « Nulle part ou autre part », répondrait Albert Paulmier de Franville, gouverneur de l’île. Une île ? « Un rocher parmi les vagues. Un cratère effondré. »
Supposons, pour les lecteurs soucieux de géographie, que nous sommes, comme l’explique le gouverneur, à l’est de l’archipel Crozet, sur une île découverte en 1772 par Marc-Joseph Marion- Dufresne et située approximativement sur la même longitude que les Kerguelen. C’est-à-dire assez loin vers le sud pour « bénéficier » d’un climat assez rude, de vents violents et d’une mer souvent grosse.
Pour plus de détails, imaginaires ou non, demandez à Jean-Luc Coatalem, grand voyageur et écrivain puisant son inspiration un peu partout dans le monde. Il en fournit d’abondance, histoire de rendre le lieu crédible. Le gouverneur exerce son pouvoir sur un territoire ridicule. S’il est arrivé là, ce n’est bien entendu pas pour récompenser de bons et loyaux services mais plutôt pour l’éloigner du scandale provoqué par ses égarements. La population de l’île est exclusivement composée du « personnel technique » : le seul Jodic, en poste depuis presque quatre ans. Il est un peu le Vendredi du Robinson que représente le gouverneur. Aux deux hommes, il faut ajouter la faune marine, les oiseaux et les chèvres. Très importantes, les chèvres : leur troupeau, stratégique, est destiné à nourrir les éventuels rescapés d’un naufrage. On les compte et les recompte avec un grand sérieux approximatif. Car elles bougent et Jodic est devenu chasseur – à l’arc, pour rester silencieux.

Usés par l’absence d’événements
La plupart du temps, les deux habitants d’Antipodia s’ennuient ferme. Jodic s’évade grâce à une herbe dont il a découvert les vertus hallucinogènes. Le gouverneur fait mine d’être celui dont tout dépend. Sa devise pourrait être cette phrase de Jean Cocteau : « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Jusqu’au moment où même l’imitation du pouvoir dépasse son énergie en voie d’extinction. La solitude, même à deux, déborde les digues qui maintenaient encore Jodic et le gouverneur dans l’apparence de la civilisation – dont ils sont, à leur pauvre manière, les représentants. Mais ils n’ont pas de témoins pour leur donner l’impression que cela sert à quelque chose.
Aussi, quand Moïse, le bien nommé puisqu’il est sauvé des eaux, débarque sur la terre d’Antipodia, il n’est pour ses résidents qu’un intrus, et non un être humain à sauver. Les personnages principaux sont bousculés, plus que par les événements, par l’absence d’événements, usés par celle-ci et devenus incapable de réagir encore selon les règles qu’ils devraient respecter et faire respecter.
Jean-Luc Coatelem a réussi une saisissante réécriture d’un Robinson Crusoé influencé par la littérature contemporaine.

... au pôle Sud Roman
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"Le gouverneur d'Antipodia"
Jean-Luc COATALEM
Editeur : Le Dillettante
191 pages
15 euros

 



 

Ils étaient célèbres, elles étaient jeunes

Par Pierre MAURY - Le Soir

 

Ils étaient célèbres, elles étaient jeunes Anne Wiazemsky et Joyce Maynard n’étaient presque pas connues quand elles ont partagé la vie de Jean-Luc Godard et de J. D. Salinger. L’une rigole, l’autre moins.

Cette année-là, 1966, devait surtout être, pour Anne Wiazemsky, 19 ans, l’année du bac. Elle avait échoué en partie et devait passer, en septembre, un oral de rattrapage. L’affaire était prise très au sérieux dans une famille où manquait le père, décédé, et sur laquelle régnait la grande figure, si grande qu’elle en devenait un peu effrayante, de « bon-papa », François Mauriac.
L’année précédente, Anne a réussi, malgré tout, à tourner dans un film. Elle rêvait d’être actrice, c’est fait. Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, où elle fait sa première apparition à l’écran, est même un événement. Roger Stéphane, qui l’a beaucoup aimée, lui consacre toute un numéro de Pour le plaisir, son émission de l’ORTF. Plusieurs cinéastes y témoignent de leur enthousiasme. Parmi eux, Marguerite Duras, Louis Malle ou… Jean-Luc Godard. Entre la jeune actrice et le cinéaste qui a déjà réalisé une quinzaine de films, il s’agit de la troisième rencontre, brève et aussi manquée que les deux précédentes : elle descend un escalier et se cogne contre lui, qui le monte. « Crétin ! Imbécile ! Idiot », crie-t-elle, avant de voir de qui il s’agit.
Elle a beaucoup aimé Pierrot le fou et Masculin féminin, il l’a remarquée depuis un an, avant même de passer sur le tournage d’Au hasard Balthazar. Dix sept ans les séparent. Il a récemment divorcé d’Anna Karina. On lui prête une liaison avec Marina Vlady. Il a tout pour effrayer Anne qui lui écrit pourtant, sur les conseils d’un ami. Celui-ci lui a dit : « C’est un homme très seul, vous savez. » Contre toutes les apparences…
Leur première véritable rencontre est un étourdissement partagé. Il lui offre des quatuors de Mozart, Nadja, d’André Breton. Elle est sous le charme. Lui aussi, et depuis plus longtemps, lui explique- t-il, depuis qu’il a vu dans Le Figaro une photo du tournage de Balthazar : « Je suis tombé amoureux de la jeune fille de la photo. » Il est cultivé, drôle, il veut conquérir Anne et elle cède volontiers.

Deux enfants qui s’ébrouent et s’aiment
Trente-cinq ans plus tard, le roman autobiographique où elle raconte cette Année studieuse restitue l’allure virevoltante sur laquelle elle se déroule. Car les choses vont vite. Il faut quand même le réussir, ce bac – ce sera fait, en partie grâce à Francis Jeanson qu’Anne a rencontré lors d’un cocktail chez Gallimard, qui devient un ami puis, avec sa femme, les amis du couple. Francis Jeanson trouvera sa place dans le film qu’Anne tournera sous la direction de Godard, La Chinoise. A le voir aujourd’hui, il s’agit d’ailleurs à peu près de la seule scène intelligible. Le reste trempe dans les prémisses de mai 68. La faculté de Nanterre, où Anne s’est inscrite, s’emplit de discours sérieux et définitifs basés sur le vrai communisme, celui du Petit livre rouge de Mao. Sur le campus, on croise (dans le roman, pas dans le film) un étudiant rigolard et dragueur qui revendique la compagnie d’Anne en vertu de la solidarité des roux – il deviendra plus célèbre en 1968…
En juillet 1967, ils se marient en secret et en Suisse. Après la brève cérémonie et un verre de vin blanc au café le plus proche le maire leur dit au revoir : « A la prochaine, Monsieur Godard ! » La phrase les amusera pendant des semaines. Peu de temps après, le Festival d’Avignon accueille une projection de La Chinoise, précédée d’une mémorable conférence de presse lors de laquelle Jean Vilar parle sans cesse de La Tonkinoise.
On rit beaucoup avec Anne Wiazemsky et Jean-Luc Godard. On oublie aussi leur différence d’âge : ce sont deux enfants qui s’ébrouent, heureux de vivre et de s’aimer.

Roman
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"Une année studieuse"
Anne WIAZEMSKY
Editeur : Gallimard
261 pages
17,75 euros

 



 

Un grand roman d’amour impossible

Par Pierre MAURY - Le Soir

 

Un grand roman d’amour impossible Le romancier espagnol Andrés Trapiello rend Max « Heureux comme jamais ».

Max est amoureux de sa femme et un père affectueux. Il a plaisir à rentrer chez lui après les missions qui l’envoient dans différentes régions du monde faire l’ingénieur. Un excellent ingénieur, d’ailleurs, doublé d’un photographe talentueux, le goût des chiffres se doublant chez lui d’une sensibilité artistique aiguë. L’homme parfait, en somme. Ou presque, car il faut bien trouver une faille à ce héros de papier. Il est un peu trop sûr de lui, il ne connaît pas la peur, et cela lui vaut une mésaventure dans un village près de Constanza, où il a terminé son travail. Il a négligé le conseil qu’on lui avait donné, de ne jamais se séparer de son garde du corps. Il est bousculé, enlevé, libéré, tout cela restant assez obscur. Cet incident n’est rien cependant au regard de la suite, à partir du moment où arrive Claudia. Elle a été invitée au mariage d’une de ses amies proches, que Max connaît aussi. Ils appartiennent au même cercle dont le cœur est constitué d’amies de toujours. Quant à Max et Claudia, ils sont liés par une complicité évidente, dont on comprendra plus tard d’où elle vient. Et tout de suite où elle va : dans une chambre d’hôtel où ils passent une nuit passionnée, en se disant que c’est la première et dernière fois que cela leur arrive, à moins que ce soit pour toujours…

Les ressorts bien cachés d’un roman
Heureux comme jamais, à moins d’insister, comme le fait le titre, sur le sentiment de plénitude qui habite Max après avoir bousculé quelques interdits, est un roman dont il vaut mieux parler par allusions, sans entrer dans sa part la plus vive. Andrés Trapiello, manipulateur retors de ses personnages et des lecteurs, n’en vient au centre de son propos qu’après de longs détours. On croit d’ailleurs, un temps, qu’ils sont la matière même de son livre, et ils suffiraient à notre appétit s’il n’avait mis en œuvre un mécanisme caché. Son dévoilement est le grand moment d’un roman sous haute tension amoureuse. La palette des sentiments est large, la profondeur de la culpabilité aussi. Mais, comme pour prouver, en virtuose, qu’il est possible de réussir aujourd’hui encore un roman d’amour, Andrés Trapiello jette toutes les cartes sur la table. Toutes, sauf une. Car il a gardé pour la fin une possibilité de relance. Grâce à laquelle on court jusqu’à la dernière page, jusqu’à la dernière phrase (celle-ci empreinte d’une terrible douceur) avec frénésie.

Un grand roman d’amour impossible Roman
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" Heureux comme jamais "
Andrés TRAPIELLO
Traduit de l'espagnol par Carole Paget
Editeur : Quai Voltaire
287 pages
21 euros

 



 

Danse toscane entre marbres et humains

Par Lucie Cauwe - Le Soir

 

Danse toscane entre marbres et humains Carrare ? Pour l’un, c’est le marbre. Pour l’autre, c’est la ville de Toscane. Pour Célia Houdart, Carrare est le lieu de souvenirs personnels et le titre de son troisième roman qui s’en inspire. Un cas rare que cette romancière qui affirme petit à petit sa jolie voix en littérature. Discrète et mélodieuse. Généreuse d’émotions. Sobre et subtile. D’un ton léger, délicat mais prodigue en informations, Célia Houdart raconte des faits, cite des lieux et ménage des blancs. Elle accompagne le lecteur mais le laisse imaginer ce qu’elle ne dit pas. Son inspiration nous est précieuse. Son écriture aussi, qui est de celles qu’on ignorerait pour peu qu’on n’y prenne pas garde. Sa séduisante petite musique fait du bien au cœur et à l’esprit. Plusieurs personnages se croisent dans Carrare, qui se déroule entre Pise et Carrare, et puis file à Florence et San Francisco. Marian apparaît d’abord. Dans la quarantaine, la femme juge se confie à nous par bribes, nous permet de composer son portrait. Quand on la rencontre, elle est en peine, car elle a perdu son aigue-marine montée en bague. Le bijou appartenait à sa mère. C’est son porte-bonheur.

Un puzzle choral
Puis vient Marco Ipranossian. L’Arménien né en 1953 a été arrêté à Florence. Le mécanicien est le coupable idéal pour la police qui l’accuse du meurtre du préfet de la province de Pise. Il est extrait de sa prison et va comparaître devant la juge. Sa vie aussi, on la découvrira peu à peu dans ce savant puzzle choral. Arrivent ensuite Andrea, le mari de Marian, spécialiste des tissus anciens de l’Inde du Sud, toujours en quête de travail. Et Lea, quinze ans, la fille du couple, en pleine découverte d’elle-même et qui apprend à tailler le marbre dans un atelier à Carrare. Sans oublier un berger qui va surmonter ses frayeurs et demander à parler à Marian : il veut témoigner pour Marco. Sans oublier l’enfant qui savoure le soleil, assis sur un mur de pierre. Sans oublier… De son écriture précise comme un script de cinéma, Célia Houdart darde les projecteurs sur chacun des personnages. Elle l’accompagne un moment, nous le fait observer, puis le laisse momentanément et nous mène à une séquence avec un autre. Dans ce calme apparent, pierres et humains échangent parfois leurs propriétés. Les premières s’animent, les seconds se figent. L’auteure saisit les petites choses de la vie, les instants, les lieux. Marbres et personnages sont irrésistiblement liés dans ce très beau roman. Les héros se croisent, se reconnaissent parfois, se sourient ou s’évitent. Des forces souvent invisibles les mettent en mouvement. Nous les rendent familiers. Nous les font suivre, partout où l’écrivaine souhaite nous emmener. Au marché, à l’atelier, au potager. Ou au creux de nous-même.

Danse toscane entre marbres et humains Roman
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« Carrare »
Célia HOUDART
Editeur : P.O.L.
134 pages
12 euros

 



 

Henri Gougaud, romancier et conteur impénitent

Par Lucie CAUWE - Le Soir

 

Henri Gougaud, romancier et conteur impénitent Collectionneur de contes, il signe un roman passionnant, « L’enfant de la neige », ancré dans le passé mais troublant d’actualité.

Il ne faut pas confondre les choses importantes et les choses qui font du bruit, réagit Henri Gougaud quand on lui demande si les contes sont encore d’actualité en 2011. On est happé par le bruit aujourd’hui. Les contes ne font pas de bruit à une époque où le bruit prime sur tout. On veut toujours plus de nouvelles, de “scoops”. Portés par la seule parole humaine, les contes ont traversé les siècles. Le Petit Chaperon rouge est apparu au VIIe siècle en Chine. Et, sans faire de bruit, il a traversé la Terre. »
Pour Henri Gougaud, les contes sont et demeurent importants parce qu’ils font partie de notre intimité. « La crise de l’euro passera, glisse-t-il, les contes resteront. » Parce qu’on souffre aujourd’hui d’un déficit de la relation et « que le conte est art de la relation ». L’individualisme et son côté obscur, la solitude, l’absence de relation, règnent. « Or, on a tous besoin de chaleur. » Conter nourrit la chaleur de la relation, la communication. « Aujourd’hui, reprend le conteur carcassonnais, il y a des gens qui racontent partout, dans les écoles, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans des lieux différents. Là où ne vont pas les gens en quête de nouvelles extraordinaires. Le conte est vivant aujourd’hui, de façon insoupçonnable il y a vingt ans. »

Une passion toujours vivante
Tombé dans les contes dès les années 50, Henri Gougaud n’en est jamais sorti. Il a participé à leur collecte, de façon d’abord privée durant vingt ans. « Je recueillais du “matériel littéraire” pour plus tard, nous dit-il de son accent chantant. Je remplissais mes greniers. Je collectionnais des contes comme d’autres collectionnent des timbres. » Une histoire lue par hasard à la radio lui fait approfondir ce domaine. « Je pensais que cela n’intéressait personne. Puis j’ai publié mon premier livre de contes, L’arbre à soleils (Seuil). Le livre a marché au-delà de toute espérance. Finalement, aujourd’hui, à l’âge que j’ai (75 ans), je peux dire que le conte est une passion qui ne s’est pas éteinte et reste un centre d’intérêt premier. » Mais Henri Gougaud sait aussi se faire romancier. Et excellent romancier. La preuve par L’enfant de la neige, somptueusement écrit et mis en scène. Une histoire d’amour, sentiment nouveau alors, qui se déroule au XIIIe siècle, en pleine Inquisition, à Pamiers (Languedoc). Jaufré, l’enfant trouvé élevé par l’abbé Aymar, revient après sept ans. Le troubadour retrouve son demi-frère et découvre un cahier hérétique. Lors de son enquête, il découvre l’amour et le passé noir de celui qui l’a élevé. « Je vois des parentés entre cette époque et la nôtre, explique Henri Gougaud. Elle n’a plus de références spirituelles ni sociales. C’est une période de grande instabilité mais où tout est possible, y compris la liberté. »

Roman
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"L'enfant de la neige"
Henri GOUGAUD
Editeur : Albin Michel
280 pages
19,50 euros

 



 

Vargas Llosa face à deux colonialismes

Par Pierre Maury - Le Soir

 

Vargas Llosa face à deux colonialismes Dans « Le rêve du Celte », le personnage de Roger Casement dénonce l’exploitation humaine et lutte pour une Irlande indépendante.

Roger Casement. Le nom ne nous est pas inconnu. Celui dont Mario Vargas Llosa a fait le héros de son dernier roman s’est rendu célèbre par son combat contre l’exploitation humaine. D’abord au Congo, propriété de Léopold II, où Casement accompagne Stanley en 1884. « Est-ce cette nuit-là que sa Sainte Trinité personnelle des trois C avait volé en éclats ? Jusqu’alors il croyait que le colonialisme se justifiait par eux : christianisme, civilisation et commerce. »
La réalité est moins idéale. Stanley n’est pas là pour apporter la civilisation mais pour servir le monarque belge. Casement découvre l’exploitation humaine, une abomination, et entreprend de le faire savoir. A Joseph Conrad, notamment, qui tirera Au cœur des ténèbres du voyage où il a rencontré Casement. Et au monde entier, avec un Rapport sur le Congo qui nourrit, dans Le soliloque du roi Léopold, de Mark Twain, les cauchemars du souverain. Vargas Llosa utilise les vingt années africaines du personnage. Et, plus tard, ses missions officielles en Amérique latine. Sur un terrain que se disputent le Pérou et la Colombie, il dénonce le même type de sévices exercés, cette fois, par une société britannique. Humanitaire avant l’heure, il devient consul, il discute avec le président des Etats-Unis, il est même anobli.
Mais, en mesurant les dégâts d’une occupation étrangère au Congo et en Amazone, un parallèle s’impose à sir Roger Casement : l’Irlande, d’où il vient, est aussi, d’une certaine manière, une terre colonisée. Et il se rapproche, d’abord par les idées, ensuite par les actes, des indépendantistes dont certains prônent l’action violente.

Pour l’Irlande indépendante
De plus en plus, il considère les ennemis de l’Angleterre comme des alliés objectifs de l’Irlande. L’Allemagne, entrée en guerre en 1914, lui semble donc un parfait associé de circonstance. Il négocie l’envoi d’armes, tente de monter une Brigade irlandaise parmi les soldats prisonniers des Allemands, regagne l’Irlande en sous-marin. Et est accusé de traîtrise, arrêté, condamné à mort…
Vargas Llosa a choisi un point d’ancrage : la cellule où Casement attend de savoir s’il sera gracié ou exécuté. Cela lui laisse le temps de méditer sur une vie qui se déploie autour de quelques principes et de quelques erreurs. Le romancier péruvien, Prix Nobel 2010, en profite pour saisir l’homme dans ses errements. Sans révolutionner l’art de la fiction, mais en lui donnant un souffle impressionnant.
En même temps que Le rêve du Celte, quatre autres livres de Vargas Llosa sont parus chez le même éditeur : De sabres et d’utopies, recueil d’essais politiques, Eloge de la lecture et de la fiction, la conférence du Nobel, le Théâtre complet et Les chiots, avec des photographies de Xavier Miserachs.

Vargas Llosa face à deux colonialismes Roman
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« Le rêve du Celte »
Mario VARGAS LLOSA
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès
Editeur : Gallimard
521 pages
22,90 euros

 



 

Patrick Deville sur les terres de Pol Pot

Par Pierre Maury ( Le Soir )

 

Patrick Deville sur les terres de Pol Pot Du Cambodge, qu’il appelle « Kampuchéa », l’écrivain rapporte quantité d’histoires qui se croisent et se recroisent.

Patrick Deville a le profil parfait pour le poste qu’il occupe. Cet arpenteur du globe terrestre dirige à Saint-Nazaire la Maison des écrivains étrangers et traducteurs. On l’imagine mal installé derrière son bureau en calculant ses points de retraite. D’ailleurs, ses lecteurs ne connaissent pas l’endroit où il se pose au quotidien. En revanche, ils savent tout de l’Amérique centrale grâce à Pura vida (2004), tout de la circulation des armes grâce à La tentation des armes à feu (2006), tout de Pierre Savornan de Brazza et de l’Afrique grâce à Equatoria. Et, aujourd’hui, tout du Cambodge par l’intermédiaire d’un livre dont le titre renvoie à un nom provisoire du pays, Kampuchéa.

« Il y a autant de naufrages qu’il y a d’hommes », écrivait Joseph Conrad, cité par Patrick Deville en exergue d’un dernier chapitre où il évoque un vieil homme chez qui il mangeait du crabe et du riz au moment où la ferveur des Chemises rouges envahissait la rue. Si le pays s’est enfoncé dans l’horreur, chaque Cambodgien l’a vécu différemment. C’est peut-être la principale leçon que l’on retient en refermant Kampuchéa. Car Patrick Deville s’entoure de ses lectures de manière à ce que l’inconnu ne le soit pas vraiment, et il aurait les moyens de pérorer à longueur de pages sur le sens tragique de l’Histoire, voire d’en tirer des enseignements pour l’avenir. Il s’en garde bien, restant à hauteur d’homme, écoutant, partageant un verre ou un repas, n’utilisant l’aventure (ou la mésaventure) collective que pour la revisiter dans ses composantes individuelles. Et pour s’y frotter d’aussi près que possible, sans avoir défini au préalable, à l’intention d’un lecteur sourcilleux, son projet littéraire.

Confronter les époques sans esprit de système
Ce projet, il consisterait peut-être à plonger dans un monde, à en rapporter des histoires qui peutêtre se croiseront, à confronter les époques sans esprit de système, et à voir ce qui se passe. Il s’en passe de belles. « Faut-il en accuser le pauvre Mouhot ? » Henri Mouhot, « paisible savant », chasseur de papillons, qui ramène dans son filet une prise trop grosse pour celui-ci. Il crée le mythe d’Angkor, qui fascine la France au XIXe siècle quand il publie son récit de voyage. Il n’en reviendra pas. Mais les temples rapprochent les peuples, si bien que les intellectuels cambodgiens, dans un échange imprévisible, se nourriront de culture française pour mieux la combattre. Pol Pot, parmi eux : « C’est à Paris que Pol Pot a lu la littérature française. Il a aimé de Rimbaud Une saison en enfer. Il a lu La Voie royale de Malraux comme il a lu Les Civilisés de Farrère. C’est avec cette décadence de l’Occident qu’il veut en finir. Dès la victoire ces livres seront interdits. Il a le devoir de les lire et ensuite de les interdire. »

Une certaine logique est à l’œuvre. Une logique en vertu de laquelle les faits sont envisagés dans le mouvement de l’écriture qui les entraîne.

Patrick Deville sur les terres de Pol Pot Roman
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"Kampuchéa"
Patrick DEVILLE
Editeur : Seuil
252 pages
20 euros

 



 

Le pas puissant des femmes

Par Pierre Maury - Le Soir

 

Le pas puissant des femmes Le Clézio est de retour, trois ans après son prix Nobel de littérature et son dernier roman, Ritournelle de la faim. Avec un recueil de nouvelles, genre qu’il pratique depuis le début. La fièvre, en 1965, son deuxième ouvrage important, en était déjà. Comme dans ses romans, il s’y met en quête de la présence au monde, sous différentes formes. Il n’est pas inutile de rappeler que son premier grand succès populaire, Désert (1980), avait été précédé, deux ans plus tôt, par les nouvelles de Mondo et autres histoires, dont plusieurs textes ont été détachés pour des collections destinées à la jeunesse – alors qu’il se disait encore souvent qu’il était un écrivain plutôt « difficile ».

Dans cette oeuvre d’une exceptionnelle cohérence, les thèmes reviennent et se croisent. Certaines phrases pourraient appartenir aux livres des années soixante. Celle-ci, par exemple : « C’était un temps extrait de l’infini, sans pensées, sans sagesse. » Ou : « Nous restons immobiles, retenant notre souffle, parce que c’est la chose la plus importante du monde quand cesse la lumière. » L’exploration que mène Le Clézio, dans une vie assez nomade comme dans les livres qui en surgissent, conduit sans cesse à de nouvelles questions plutôt qu’à des réponses.

Et le mouvement se poursuit, porté souvent par les pieds, puisqu’Histoire du pied il y a, en ouverture de ce nouveau livre. Ujine porte en effet aux pieds un grand intérêt. Les siens sont pleins de défauts. Ils ne sont pas dociles, se prêtent mal aux exercices de la danse, ne supportent pas les hauts talons, font du bruit quand elle marche. Elle si fascinée par les pieds de Samuel, son amant, qu’elle accepte tout de lui.

Jusqu’au moment où vient la révolte, le refus de la soumission, puis la naissance d’Eulalie, avec dix orteils si mignons, que sa mère compte et recompte, au bord de la mer dont elle veut faire entrer en sa fille le bruit et l’odeur… Pendant deux cents pages – les quatre premières nouvelles –, Le Clézio donne à des femmes un pas décidé duquel elles tentent de tracer leur chemin malgré les obstacles. C’est aussi Fatou sur la piste de Watson, vers la terre promise d’Europe. C’est Mari dans la guerre du Liberia, de retour vers l’arbre Yama. C’est Letitia Elizaberth Landon, écrivaine du 19e siècle peu connue des francophones, qui découvre au Ghana comment vivent les hommes blancs et, parmi eux, son mari.

Une réflexion personnelle sur l’écriture
Puis le ton change, en passant par une sorte d’interlude où vivent des araignées, en direction de réflexions plus personnelles où la voix de l’écrivain finit par prendre le dessus sur celles des personnages – les femmes de la prison au milieu desquelles Andréa raconte ses histoires, Viram, symbole de liberté dans une société qui a banni le mot, ou Yo, qui croit avoir quinze ans et en a probablement davantage.

Personne dit la violence du monde – et « le monde est ce qui a lieu », l’évidence contre laquelle il est impossible de lutter. Puis, pour finir, À peu près apologue est une méditation sur l’écriture, comment elle emporte loin, comment elle conduit à pénétrer d’autres vies que la sienne, à partager une sorte de voyage souterrain au cours duquel il n’est pas possible de noter tout ce qui se passe, de décrire tous les visages aperçus. Mais seulement, et c’est beaucoup, de faire sentir, même brièvement, le multiple et le particulier. Le Clézio est de ceux qui y parviennent, avec la magie d’une écriture à la poésie discrète mais prégnante.

Le pas puissant des femmes Nouvelles
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« Histoire du pied et autres fantaisies »
J.M.G. LE CLEZIO
Editeur : Gallimard
346 pages
22 euros

 



 

Une cité antique imaginaire qui nous semble familière

Par Lucie CAUWE - Le Soir

 

Une cité antique imaginaire qui nous semble familière Dans « Les villes de la plaine », Diane Meur émerveille par une narration rudement bien construite et interroge sur la place de la politique et de la religion dans la société.

Quel talent elle a, cette Diane Meur ! Les villes de la plaine, son quatrième roman, met en place une civilisation antique imaginaire, dont on se sent tout de suite proche et qu’on lit avec avidité. « C’est un projet que je porte depuis longtemps, quinze ans peut-être, nous dit-elle, de passage à Bruxelles (elle vit entre Paris et Berlin). Il est très lié à mon activité de traductrice. » Le Prix Rossel 2007 (Les Vivants et les Ombres) se partage entre traduction, Paul Nizon, Tariq Ali, Robert Musil, Martin Buber, Heinrich Heine…, et écriture, La vie de Mardochée… (2002), Raptus (2004), et les deux cités.
L’écriture mélodieuse de la romancière produit un incroyable effet magnétique. Impossible de laisser le scribe Asral qui est chargé d’effectuer une copie neuve des lois de la cité de Sir. Pas plus qu’on ne peut lâcher Ordjéneb, le berger qui a quitté ses montagnes pour la cité. Le gaillard ne passe pas inaperçu. En un rien, il embrase le coeur de Djili, une jeune veuve mère de deux enfants qui l’a secouru. Surtout, il déstabilise par ses questions naïves le scribe qui l’a embauché comme garde. Et si la langue sacrée qu’Asral s’applique à retranscrire sur de nouveaux rouleaux avait vieilli ? Et si les mots copiés avaient changé de sens ?

L’intention de l’auteur
Petit à petit, le scribe se dit que pour être vraiment fidèle au texte, il lui faudrait le reformuler dans le langage de son temps. « Quand je traduis, reprend Diane Meur, je pense toujours à l’intention de l’auteur du texte. » Elle qui a même traduit un ouvrage d’exégèse biblique avait là, sous la main, tirée de son expérience, la matière d’un superbe roman. Elle réussit pleinement son entreprise avec Les villes de la plaine. « La portée de cette ville antique est un peu universelle, avec sa religion et ses lois civiles. On vit dans des sociétés de lois et de religions. Quand les interpréter, jusqu’où aller et quand s’arrêter ? »
Si le thème est grave, la place des religions et de la politique dans nos sociétés, le roman est léger et prenant de bout en bout. « Il est extrêmement construit, précise la romancière. Il fallait que tous les fils se nouent à la fin. J’inventais tout et il fallait que tout fasse mouche et arrive à son bon moment. » Pas étonnant qu’elle l’ait écrit de plus en plus vite.« Le dernier tiers était le cadeau final. »
Le lecteur participe avec bonheur à ces interrogations profondes, pimentées d’amour et d’un vent de liberté. Un roman dont le pivot est la signification du nom d’Anouher, le législateur mythique devenu presque un dieu. Un livre qui fait le lien entre le passé et le présent grâce à l’intervention d’archéologues qui découvrent, il y a un siècle et demi, les premiers vestiges de la ville disparue. « Curieusement, parce que dans mon métier on travaille avec des mots, ce sont des images et des sons qui me viennent en premier. J’ai la mélodie et puis je cherche les mots ». Des mots qui coulent ou qui galopent, entraînant à leur suite le lecteur enchanté.

Une cité antique imaginaire qui nous semble familière Roman
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"Les villes de la plaine"
Diane MEUR
Sabine Wespieser éditeur
372 pages
23 euros

 



 

Le hit-parade de Beigbeder

Par Lucie CAUWE - Le Soir

 

Le hit-parade de Beigbeder « Premier bilan après l’apocalypse » est un essai passionnant qui célèbre la lecture déclinée en cent titres. Avec un enthousiasme et un sens de la formule tels qu’on se précipite en librairie ou en bibliothèque.

On savait depuis un fait divers devenu roman français que Frédéric Beigbeder aimait se remplir les narines. On découvre dans Premier bilan après l’apocalypse, l’essai où le dandy des lettres établit son hit-parade littéraire intime, qu’il adore aussi humer l’odeur du papier imprimé. « Quelle odeur a le livre électronique ?, questionne-t-il. Celle du métal. » Mauvaise foi, exagération ? Pour l’enfant terrible de la littérature, l’édition numérique est l’apocalypse. Et il entend défendre les livres de papier qu’il chérit dans cet ouvrage à l’enthousiasme communicatif. Bien sûr, toutes les listes sont critiquables. La sienne aussi, qui comporte sans doute des copinages, même s’il explique avoir exclu d’emblée ses camarades publiant chez Grasset comme lui. Dix ans après Dernier inventaire avant liquidation où il commentait cinquante titres élus par les lecteurs du Monde et de la Fnac (70.000 exemplaires vendus, un record pour ce type de livre), son « top 100 » personnel est là, superbe célébration de la lecture et de la littérature contemporaine.

Le livre papier, invention parfaite
« J’avoue être sidéré par l’indifférence globale dans laquelle cette apocalypse a lieu », écrit Frédéric Beigbeder, rappelant Umberto Eco selon qui le livre imprimé sur papier est l’invention parfaite. Il embraie dans son essai-invitation avec la liste de ses « 100 livres préférés à lire sur le papier avant qu’il ne soit trop tard », phrase écrite en majuscules comme quand on crie dans les tchats. Cent livres, incluant un disque du groupe Téléphone, présentés du numéro cent (Fin de party, de Christian Kracht) au numéro un (American Psycho, de Bret Easton Ellis), comme un hit-parade à la radio – son écrivain français préféré est de loin Michel Houellebecq. Cent livres qui le définissent, « une vie de lecteur autodidacte et dispersé », et dont les commentaires assemblés constituent une autobiographie par fragments. « Premier bilan… est une idée de Frédéric Beigbeder, nous explique Manuel Carcassonne, directeur des éditions Grasset. Depuis vingt ans, il lit, connaît et défend la littérature contemporaine. Ce livre est le fruit de ses activités de critique et de juré de prix littéraires, et de ses liens personnels. »
Un enthousiasme communicatif
Qu’on aime ou non Beigbeder romancier – il se dit qu’il va s’y remettre –, on ne peut qu’admirer sa manière de présenter ses choix. Le gaillard a l’avis tranché et le sens de la formule, l’enthousiasme communicatif, que l’auteur soit connu ou non. Chacune des présentations est différente des autres. Ici un avis (« L’Attrape-Cœurs fait semblant d’être un roman mineur, alors qu’il concentre le monde, l’existence, l’espace et le temps, dans une simple errance »), un souvenir de lecture («quand j’ai lu Djian pour la première fois ») ou une information (« un gros paquet d’inédits de Richard Brautigan attendait dans l’Oregon depuis 1955 d’être retrouvé en 1992, puis traduit en 2003 »), là une anecdote ou le rappel d’une rencontre. Chaque fois, le ton est plaisant, vivant, la comparaison habile (« Ryû Murakami est le Régis Jauffret nippon »), l’humour vigilant. Chaque notice se termine par une courte biographie de l’écrivain. « L’idée est inspirée de ses chroniques littéraires », précise Manuel Carcassonne, plusieurs fois cité dans Premier bilan… où Beigbeder s’inquiète pour les cheveux de son patron. « Là où j’ai perdu mes cheveux, reprend ce dernier, c’est quand il n’a pas arrêté de changer l’ordre de sa liste, d’ajouter des noms, d’en retirer. » Au cours de ses deux étés d’écriture, le livre a changé, s’est épaissi. Comme si le scrutateur de la littérature contemporaine se prenait à son propre jeu. Mesdames et Messieurs les libraires, Mesdames et Messieurs les bibliothécaires, tenez-vous prêts. Il y a 99 livres qui risquent bien de vous être souvent réclamés.

Le hit-parade de Beigbeder Essai
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"Premier bilan après l'apocalypse"
Frédéric BEIGBEDER
Editeur : Grasset
430 pages
20,50 euros

 



 

A Berlin, en compagnie de Douglas Kennedy

Par Lucie CAUWE à Berlin (Le Soir)

 

A Berlin, en compagnie de Douglas Kennedy L’écrivain voyageur y a un appartement dans le quartier de Mitte.
L’Américain y situe son nouveau roman, le magistral « Cet instant-là », en librairie le 6 octobre.

J’adore ce quartier », nous dit Douglas Kennedy en pointant une série d’immeubles impeccablement restaurés, pas loin de l’Alexanderplatz à Berlin. Nous sommes dans l’ancien Berlin-Est, là où se déroule son nouveau roman, Cet instant-là, là où réside régulièrement depuis trois ans l’écrivain né dans l’île de Manhattan le 1er janvier 1955. Quel furet que ce Douglas ! On l’avait quitté partagé entre Paris et Londres, après Dublin, sans compter sa maison du Maine. Le voici à Berlin. Un fils à New York, une fille à Londres, le voyageur ne compte plus les jet-lags : « Je suis comme une balle de ping-pong entre Paris, Londres, Berlin et New York, s’amuse-t-il dans son français teinté d’accent, le parapluie et le téléphone portable toujours à portée de main. Je vis dans un appartement de l’ancien Berlin- Est, dans le quartier de Mitte (1), comme mes copains. C’est plus vivant. L’immeuble était très délabré quand je suis arrivé, mais j’ai tout restauré de façon design comme j’aime. Il est même rare que j’aille de l’autre côté de la ville. Je vais beaucoup au concert. La Philharmonique, à l’architecture très années 60, est tout près de chez moi. »
Kennedy nous servira de guide dans cette ville immense, qui ne paraît pas ses trois millions et demi d’habitants tant elle est vaste. Sa bibliographie parle pour lui : il écrit toujours sur les lieux où il s’installe. Cet instant-là, son dixième roman qui sort le 6 octobre en traduction française, se déroule à Berlin. Dans le Berlin d’hier, quand le Mur coupait la ville. « Je suis venu à Berlin pour la première fois en 1983, se rappelle-t-il. Pour le plaisir, avec une bourse du gouvernement allemand. Je suis resté trois mois et demi. Le Mur était alors omniprésent. Il n’y avait que deux points de passage entre les deux côtés, Check-Point Charlie et la gare. » C’est à cette époque que se déroule ce nouveau roman, qui égrène des tas de lieux berlinois. Pour peu qu’on connaisse la ville, on s’y promène pour de vrai. Mais il faut imaginer ces endroits aujourd’hui impeccablement rénovés dans l’état de décrépitude de l’année 84 où se passe le livre, tragique histoire d’amour sur laquelle plane l’ombre de la guerre froide. « J’ai vu alors la prison. J’ai vu alors des voitures aux vitres sombres, qui tournaient en rond pendant des heures pour désorienter leurs passagers », se souvient l’écrivain, faisant allusion à une scène de Cet instant-là. En tant que citoyen américain, Kennedy bénéficiait du « visa de Cendrillon », lui permettant de passer de l’Ouest à l’Est mais lui imposant un retour avant minuit. « Nous nous souvenons de la guerre froide, remarque-t-il, pas nos enfants. Vont-ils comprendre des auteurs comme John Le Carré ou Graham Greene ? » Le roman aligne des tas d’adresses d’hier, toujours existantes. Thomas Nesbitt habite 5 Mariannestrasse, « un quartier pas branché, populaire, semblable à ce qu’il était il y a trente ans, estime notre guide. Le Mur était au bout de la rue ! ». Pareil pour le quartier de Kreuzberg, très présent dans le livre : « Il est le même maintenant qu’il y a trente ans. » Coquetterie du destin, la librairie de mangas inventée pour l’histoire existe aujourd’hui ! En novembre 1989, quand le Mur est tombé, Douglas Kennedy était chez lui, comprenez à Londres. « Je ne suis revenu à Berlin que six mois après la chute du Mur. Mais je me souviens des reportages à la télévision et de mes larmes. J’étais bouleversé. Six mois auparavant, lors d’un dîner à Londres, l’idée d’une Allemagne unifiée me paraissait impossible ! J’avais tort. » J’avais tort. Trois mots qui interrogent aussi les choix de vie de Thomas Nesbitt, dans une ville divisée, renvoyant chacun à ses contradictions. « Mais c’est humain », sait Douglas Kennedy.

S'aimer vrai sur fond de mur
Un écrivain américain dans la cinquantaine, passionné de voyages, habitant dans le Maine, reçoit deux courriers : une demande de divorce et un colis venu d’Allemagne, expédié par un certain Johannes Dussmann. C’est le moment pour Thomas Nesbitt d’affronter son présent, l’échec de son mariage, et surtout, un pan de son passé à Berlin, qu’il a tenté d’oublier. Les points communs entre Douglas Kennedy et son héros s’arrêtent là. Cet instant-là n’est pas autobiographique, dit l’auteur, sauf la scène où l’enfant part seul à la bibliothèque. Mais c’est son divorce qui a déclenché l’écriture du livre et le choix de Berlin. Celui qui déteste l’autofiction « parce qu’il n’y a pas de distance » envoie Thomas Nesbitt, New-Yorkais de 25 ans, dans le Berlin du Mur. En 1984. Un quasi gamin qui se destine à la littérature et travaille pour Radio Liberty, la radio de propagande américaine. Thomas fait la connaissance de Petra Dussmann, une traductrice que l’Allemagne de l’Est a expulsée. Entre ces deux-là, le coup de foudre est immédiat. Mais les chemins de l’amour sont rudes pour ceux qui n’ont confiance ni en eux ni en l’autre. Surtout quand la trahison fait partie des pièces. Kennedy fait revivre le Berlin de la guerre froide. Il se promène des deux côtés du Mur, décrit les habitants, artiste original, cafetier turc, étudiant angolais, les indics, les espions forts en pièges. Cet instant-là est formidablement construit, prenant, pullulant, haletant. De surprises en rebondissements, on ne le lâche pas. Roman d’amour tragique, reconstitution historique, suspense ? Les trois, sans oublier la question de la poursuite du bonheur, de l’amour vrai et celle de la force des blessures d’enfance. Thomas avait tout, et il a tout laissé filer, avec quelles conséquences pour Petra ! Formidable conteur, expert en psychologie, Kennedy épate avec ce dixième roman, qui se lit aussi facilement que les précédents mais résonne profondément.

Roman
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"Cet instant-là"
Douglas KENNEDY
traduit de l'américain par Bernard COHEN
Editeur : Belfond
506 pages.
22,50 euros
Sortie le 6 octobre 2011

 



 

Une famille explosive

Par Lucie CAUWE - Le Soir

 

Une famille explosive Le premier roman d’Eric Puchner est une merveille.

Ne pas se fier aux apparences. Famille modèle, le premier roman de l’américain Eric Puchner (La musique des autres, excellent recueil de nouvelles), est une merveille de roman. Il ne faut pas le résumer à la chutte de la famille Ziller, les rêves américains du père entraînant la ruine de la cellule familiale: sans rien dire à personnes, Warren a investi toutes les économies des siens dans un projet immobilier foireux. Ce serait négliger l’ingéniosité incroyable vec laquelle sont ajustés ces 525 pages magnétiques. Elle sont l’habileté et la fragilité d’un château de cartes où chaque pièce a sa raison d’être. Alternant plans larges et rapprochés, elles s’attardent sur un personnage, le détail d’un vêtement ou d’une situation. Ce faisant, l’intrigue se tisse, presque à notre insu.
Tour à tour, Warren et Camille, les parents, Dustin, Lyle et Jonas, les enfants de 18, 16 et 11 ans, font avancer le récit. On découvre leur cadre de vie, cette Californie du Sud où peinent des mexicains (le magnifique personnage d’Hector). “Utiliser différents personnages me permet de créer un jeu de miroirs entre les uns et les autres”, explique Eric Puchner, de passage à Paris. Le mensonge est aussi au cœur du roman, celui qu’on fait aux autres comme celui qu’on se fait à soi-même. Des tas de conflits invisibles traversent la vie des protagonistes dans la première partie avant d’être catalysés dans la seconde. Jusqu’à la chute.
Famille modèle est la chronique d’une ruine familiale où le corps souffre aussi. Les coups de soleil de Lyle annoncent l’accident de Dustin, lors e l’explosion de la maison. “Déjà dans mes nouvelles, il y avait l’obsession du corps , de la défiguration”, admet l’écrivain.
Si le roman est aussi prenant, c’est aussi parce que chaque personnage se présente à son tour au lecteur. Puchner est un conteur talentueux. Il tient son public en haleine en même temps qu’il sonde finalement l’âme humaine. Cousin proche de Wells Tower, il se révèle déjà comme un grand écrivain américain.

ENTRETIEN
Ecrire une nouvelle ou un roman, c’est différent ?
Pour moi, la nouvelle est un genre littéraire assez proche de la poésie. On laisse des choses en suspens. J’ai voulu écrire un roman au sens traditionnel, à la façon des romans russes. Avec une dynamique entre les chapitres, une architecture. Appliquer l’idée de Norman Mailer selon qui un personnage qui est au point A au début du roman doit se trouver au point B à la fin du chapitre, sans espoir de retour.

Pourquoi dater les romans aux années 1985-1986 ?
J’ai d’abord voulu écrire un livre qui se passerait aujourd’hui. Quand j’ai commencé, les personnages de Dustin et de Lyle, les enfants ainés, m’ont le plus intéressés. Puis, j’ai réalisé que les ados d’aujourd’hui vivent dans un univers totalement différent de celui que j’ai connu. Ils passent tant de temps sur Internet ! J’aurais d^faire trop de recherches sans être sûr d’un résultat passionnant. Finalement, les années 80 ressemblent pas mal à celles d’aujourd’hui: c’était le début de la crise, le début de la fin du rêve américain. Ca me permettait aussi de donner une dimension plus universelle au livre. Les Américains sont condamnés à se répéter à l’infini. Ils ont la mémoire courte.

Comment vous sont venus vos personnages ?
Le premier a été Warren, le père. J’ai d’abord pensé qu’il serait le personnage principal et que tout tournerait autour de lui. En début d’écriture, Dustin et Lyle se sont imposés. Il y a quelque chose de très touchant chez les ados, qui m’intéresse en tant qu’écrivain. Ils sont capables de faire des choses que les adultes ne peuvent plus faire. Ils ressentent les choses profondément. Ils les expriment. Le senjeux ont très importants pour eux. Mais ils ont aussi une forme de résilience. Ecrire sur des adolescents, c’est écrire sur le monde. Dustin et Lyle m’intéressaient également parce que je voulais traiter de la culture du sud de la Californie. Ils sont à l’image de ce que je ressens, Dustin l’aimant, Lyle la détestant. Suand la trajédie survient, ils prennent des trajectoires opposées. Preuve qu’on réagit à un endroit en fonction de son propre sentiment d’(in)sécurité.

Les personnages sont toujours beaucoup plus impliqués dans le scénario qu’on ne l’imagine.
Je ne voulais pas que l’explosion de la maison apparaisse comme un truc qui tombe du ciel, comme une punition divine. Tout dans le livre à voir avec les personnages. Ce qui arrive au milieu est le résultat des fautes conjuguées des Ziller. Je pense qu’en famille ou en couple, on partage la même solitude. Certains lecteurs américains ont un problème avec ce côté sombre de la famille. Mais le bonheur ne m’intéresse guère en tant qu’écrivian et une fin heureuse encore moins.

Propos recueillis à Paris par L.C.

Une famille explosive Roman
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"Famille modèle"
Eric PUCHNER
Traduit de l'américain par France Camus-Pichon
Editeur : Albin Michel
525 pages
24 euros

 



 

David Vann s’enracine en Alaska

Par Pierre MAURY (Le Soir)

 

David Vann s’enracine en Alaska « Désolations » est un roman aussi sombre que « Sukkwan Island ».

Découvert en français avec Sukkwan Island, David Vann ne décevra pas ses lecteurs avec Désolations. Il ne les surprendra pas non plus, même si la traduction modifie cette fois le titre original, qui aurait provoqué un écho trop sonore : Caribou Island. Nul ne s’étonnera donc d’apprendre qu’un coin isolé de l’Alaska sert de cadre géographique. Avec toutes les caractéristiques déjà rencontrées dans l’ouvrage précédent, parmi lesquelles un climat rigoureux (le mot est faible) capable de taper sur les nerfs aussi efficacement qu’un instrument de torture. Nul ne s’étonnera davantage du caractère sombre (le mot est faible aussi) de Désolations. Quand elle avait dix ans, en rentrant chez elle, Irene a trouvé sa mère pendue aux chevrons. L’information, fournie dès le début lors d’une conversation qu’Irene a avec sa fille Rhode, se complète d’une annonce : la maison familiale sera bientôt abandonnée pour qu’Irene et son mari s’installent sur l’île, en face. « C’était une bonne maison. Mais ton père veut me quitter, et le premier pas, c’est de nous faire emménager sur cette île. Pour donner l’impression qu’il a tout essayé. » Aux yeux de son épouse, les intentions de Gary ne sont donc pas très pures. Même si le rêve de la cabane au cœur d’une nature sauvage est ancien. Et si sa réalisation en est l’aboutissement logique. Deux logiques s’affrontent. D’une part, celle de Gary, qui pense de toute manière avoir raison et s’est persuadé de n’avoir pas pris seul la décision de changer d’air. D’autre part, celle d’Irene, fatiguée depuis longtemps de vivre avec un homme croyant inspirer le respect, opposée à lui par la seule force d’inertie qui peut, en effet, passer parfois pour un consentement.

Des difficultés sous-estimées
Le projet est mené sans organisation. Gary y met toute sa volonté, Irene participe, cela ne suffit pas à éviter les erreurs ni à contourner tous les dangers. La saison est mal choisie pour commencer la construction de la cabane, il faut à chaque instant lutter contre les éléments. Le vent souffle, la nuit tombe vite, le froid paralyse. Comme Jim qui, dans Sukkwan Island, rencontrait des difficultés inattendues à préparer le séjour avec son fils, Gary a sous-estimé les difficultés. Plus la cabane se monte, moins elle ressemble à quelque chose. Et le regard d’Irene sur la construction se teinte d’un désespoir grandissant. David Vann n’est pas un humoriste. Mais il possède l’art de sonder les cœurs et les esprits jusqu’à y mettre en évidence les sentiments les moins avouables, ceux que les personnages ne s’avouent pas à eux-mêmes. Son talent pour la dissection psychologique lui fait découper, dans le désordre, des amours fanées, des déceptions accumulées comme du vieux cholestérol, des désirs contradictoires qui n’ont pas pris le chemin de la réconciliation… Quand il aura déposé tout cela, aucune explication ne sera nécessaire pour en arriver à une fin qu’on avait senti venir, même si on a gardé jusqu’au bout l’espoir qu’elle soit différente. Mais, décidément, non, David Vann n’est pas un joyeux drille partisan du happy end.

David Vann s’enracine en Alaska Roman
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"Désolations"
David VANN
traduit de l'américain par Laura Derajinski
Editeur : Gallmeister
304 pages
23 euros

© Diana Matar

 



 

Paul Auster broie du noir

par William BOURTON - Le Soir

 

Paul Auster broie du noir Chronique de l’Amérique en crise économique et morale. Avec « Sunset Park », le romancier new-yorkais signe son roman le plus pessimiste.

Ah ! Le nouveau Paul Auster… Certains l’attendent comme d’autres – les mêmes ? – guettent « le dernier Woody Allen », emplis d’une joie teintée de résignation, inconditionnels de la marque mais douloureusement conscients qu’il sera difficile d’égaler les chefs-d’œuvre passés.
Alors, Sunset Park : bien ? Il tient son rang, dans la colonne de gauche du classement austerien – une trentaine de volumes, mine de rien, depuis Cité de verre, traduit en français en 1985.

Un roman très sombre, disons-le d’emblée. Limite désespéré, à l’image de l’époque où l’action se déroule : ces années 2008-2010, quand la crise jeta des milliers de petits épargnants américains à la rue. Par le passé, les personnages d’Auster ont souvent été en prise avec la dureté des temps, mais l’auteur se plaisait à leur ménager une porte secrète ouvrant sur un monde parallèle. Une sorte de face cachée du monde – pas obligatoirement paradisiaque du reste, tant s’en faut. Une échappatoire à la « merditude des choses », comme dirait Dimitri Verhulst. Rien de tout cela dans Sunset Park. Noir de chez noir.

La chute, sans rédemption
Depuis sept ans, le héros de l’histoire, Miles Heller a largué les amarres. Un beau matin, à l’âge de 21 ans, il a quitté sur la pointe des pieds le luxueux appartement new-yorkais de son père, un éditeur indépendant jouissant d’une flatteuse réputation dans le milieu littéraire. Depuis, il erre à travers le pays. Succession de petits boulots, moins valorisants les uns que les autres. Ainsi, en Floride, Miles est videur de maisons. Il fait place nette dans ces centaines de biens immobiliers saisis par les banques, que leurs occupants ont fui précipitamment, dans la honte et la confusion, en saccageant souvent tout derrière eux. Pourquoi ce gosse intellectuellement et physiquement gâté par les dieux se mortifie-t-il de la sorte ? Que fuit-il ? La mort accidentelle de son demi-frère, survenue quelques années auparavant, dont il se sent coupable. La fin brutale d’une enfance dorée. La chute avant l’exil. C’est en Floride qu’il va rencontrer Pilar, une jeune Cubaine qui lit, comme lui, Gatsby le Magnifique dans un jardin public. A ses côtés, par-delà le bien et le mal – elle n’a que 17 ans, ce qui place Miles sous la menace permanente d’une arrestation pour détournement de mineure –, il va entrevoir la perspective de rebâtir une vie sur de nouvelles bases. Parce qu’il est tombé amoureux d’elle, bien sûr – un grand amour peut avoir cette vertu. Mais surtout parce qu’en la couvant de son érudition, en lui servant de coach scolaire, il espère secrètement arracher Pilar à son conditionnement de classe. La faire renaître, en quelque sorte, et par ricochet effacer symboliquement la mort de son demi-frère. Et in fine reconquérir sa propre estime. Mais foin de rédemption dans Sunset Park ! Le monde se délite et entraîne tout avec lui. Les petits éditeurs indépendants sont au bord du dépôt de bilan. Esclaves de leur libido, les vieux beaux (comme le père de Miles) brisent leur couple et condamnent leurs épouses aux sulfamides. Les jeunes intellectuels précaires, inoffensifs et émouvants squatteurs qui tentent de réinventer une nouvelle sociabilité, sont brutalisés par les flics. Pilar est victime de la cupidité de sa propre sœur et Miles de sa violence atavique. Depuis Invisible (2010), Paul Auster semble avoir clos le « Cycle des vieux » ouvert avec Mr Vertigo (2004) : personnages en fin de vie – Brooklyn Follies (2005), Seul dans le noir (2009) – qui prenaient un jeune sous leur aile et tentaient de lui transmettre quelque secret de bonheur ou reliquat d’humanité d’un autre âge. En braquant désormais une lumière noire sur cette jeunesse, Auster acte l’échec total de cette entreprise.

Paul Auster broie du noir Roman
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"Sunset Park"
Paul AUSTER
Traduit de l’américain par Pierre Furlan
Editeur : Actes Sud
317 pages
22,80 euros

© Lotte Hansen

 



 

Les fruits amers de la passion

Par Pierre MAURY

 

Eric Reinhardt (le remarqué « Cendrillon » il y a quatre ans) entraîne David dans « Le système Victoria », un grand livre sur notre époque.

Au point de départ, c’est une rencontre qui tombe à un mauvais moment et par l’émotion de laquelle David n’aurait pas dû se laisser submerger. Bien sûr, elle lui a plu tout de suite, cette femme qu’il a croisée dans un centre commercial où il vient d’acheter une peluche pour l’anniversaire de sa fille. « Il y avait longtemps que je n’avais pas éprouvé une telle attirance pour une femme croisée par hasard. » Mais pourquoi, alors qu’on l’attend pour un dîner en famille, se met-il à la suivre ? Il a suffi d’un bref échange de regards, de l’impression qu’il a eue de lire dans ses yeux une vague approbation, pour qu’il se transforme en chasseur. L’observe pendant une heure dans un café. Puis dans une salle de bowling. Avant de se décider à l’aborder enfin avec une phrase qu’il prépare depuis trois heures. Et qui ne ressemble pas à ce qu’il avait prévu. Mais qui débouche sur une proposition de rencontre. David, le chasseur. Victoria, la proie consentante. Le début d’une liaison torride, dans laquelle David abandonne tous ses principes – le premier d’entre eux consistant à ne jamais revoir les femmes avec lesquelles il a eu une relation sexuelle. Cette fois, l’attirance est trop forte et les divergences s’effacent au lit. David, directeur de travaux sur le chantier de la plus haute tour de France, penche, pour le dire vite, à gauche. Victoria, DRH monde de Killofer, un important groupe industriel, est à l’exact opposé: elle manipule sans remords les syndicats en Lorraine pour gérer l’abandon d’un groupe de production. La passion physique n’étant peut-être pas suffisante pour faire durer leur histoire, Victoria la pimente d’une ouverture vers un projet qui permettrait à David de revenir sur son terrain de prédilection – car il se rêvait architecte et c’est par défaut qu’il est chef de travaux : concevoir le nouveau siège social de Killofer. Avec sa position dans l’entreprise, elle se sent capable de convaincre le grand patron, affirme-t-elle…

La plénitude, la déception et le chaos
La cohabitation, ou plutôt les moments intenses volés dans deux emplois du temps surchargés, reste fragile. Le projet architectural bat de l’aile en même temps que David découvre chez Victoria un système qui ne lui plaît guère : elle avance toujours masquée, chaque pan de vérité dévoilé révélant de nouveaux masques. Elle est capable de « mensonges géographiques », faisant croire à son mari qu’elle est là-bas alors qu’elle se trouve ici. Elle n’a rien dit d’un ancien amant dont le rôle est peut-être encore actif. Et son goût pour le danger s’affirme de plus en plus, jusqu’au drame annoncé. Roman de la plénitude du désir accompli, Le système Victoria est aussi le roman de la déception et du chaos qui s’installe à force de vouloir aller toujours plus loin. D’autant que David est en terrain miné : à ce qu’il ignore de la véritable personnalité de Victoria s’ajoute ce qu’il sait de la fragilité de Sylvie, son épouse. Elle a basculé autrefois dans une sorte de folie dont il craint qu’elle surgisse à nouveau et ce lien-là est peut-être plus fort que le désir.

Les fruits amers de la passion Roman
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"Le système victoria"
Eric REINHARDT
Editeur: Stock
528 pages
22,50 euros

 



 

Partir de chez soi pour être libre

par LUCIE CAUWE

 

Partir de chez soi pour être libre SPECIAL RENTREE LITTERAIRE

Avec « Des vies d’oiseaux », roman prenant et magistral, Véronique Ovaldé s’impose encore davantage sur la scène littéraire.

Véronique Ovaldé aime ancrer ses histoires dans des pays lointains, du côté de l’Amérique du Sud, sans toujours les identifier. C’était le cas avec les amazones de Ce que je sais de Vera Candida, sorti en 2009 et tout juste passé en « J’ai lu ». Ce l’est encore avec Des vies d’oiseaux, son nouveau roman. Magnifique, aérien, habilement construit et porté par une imagination et une liberté de ton formidables, il nous fait rencontrer quatre personnages principaux, deux hommes et deux femmes, dont les destins se chassent et se croisent entre 1987 et 1998. Il y a d’abord Vida qui, née à Irigoy pour ne pas dire nulle part, a épousé le riche Gustavo Izzara. Mais aujourd’hui, la quarantaine venue, elle s’ennuie à mourir dans sa somptueuse demeure en verre et en béton bâtie sur la colline de Villanueva, « la colline Dollars », face à la mer. Il y a ensuite Taïbo, un lieutenant de police d’une trentaine d’années qui vient enquêter chez elle parce qu’il semble que la maison ait été habitée en l’absence du couple. Rien n’a été volé, mais « quelqu’un a dormi dans mon lit » déclare Vida, ainsi que dans ceux d’autres chambres. Boucle D’Or et des amis à elle ? Des vêtements ont été portés, le sauna utilisé, les provisions dévorées, la cave éclusée, le tout sans forcer la porte. Il y a encore Paloma, la fille unique et majeure des Izzara, qui a quitté le domicile familial (« elle a pris ses cliques et ses claques ») après une terrible dispute avec son père. Elle n’a plus donné de ses nouvelles depuis, plongeant sa mère dans une affolante inquiétude. Il y a enfin Adolfo, le garçon boiteux avec lequel serait partie Paloma. Originaire d’Irigoy comme Vida, il était son jardinier. Mais cela, la mère ne l’a pas signalé au lieutenant Taïbo, pas plus qu’elle ne lui a indiqué combien elle aimait discuter
avec lui. Véronique Ovaldé a le chic pour prendre son lecteur avec elle et l’embringuer dans son histoire compliquée. Compliquée comme l’est la vie. Compliqués comme le sont les humains. Chacun des personnages
principaux, mais également les secondaires, très réussis aussi, ont des failles qu’ils veulent occulter. Un choix de vie remis en question pour Vida, un mariage raté pour Taïbo, un deuil pour Paloma, une haine du père pour Adolfo. Mais il ne suffit pas de vouloir se cacher de soi. On découvre petit à petit ces éléments variés qui interviendront bien sûr dans la suite du récit. Comme on distinguera les espoirs de liberté que caresse, et arrive parfois à mettre en œuvre, le quatuor de base. La romancière est maître de leurs destins et utilise à bon escient son droit. Elle distribue également la parole entre eux dans une narration pleine de suspense (d’autres propriétaires de maisons clandestinement habitées en leur absence par des inconnus portent plainte chez le lieutenant Taïbo) et de sentiments (des rencontres fortuites font battre fort des cœurs). Ces changements de focale les ramènent parfois à leur enfance pas toujours assumée ou les mettent en face de leurs contradictions.

La question de la liberté
Que sommes-nous prêts à lâcher de nous pour vivre la vie qu’on veut ? C’est une des questions que pose en filigrane Des vies d’oiseaux. Ce septième roman de Véronique Ovaldé s’avère encore plus abouti que les précédents. Sous son ton apparemment léger, porté par une belle imagination, il scrute le couple, la famille, la société, pour traiter au fond de la liberté individuelle. Celle que l’auteure s’est accordée ici nous procurer un roman fouillé, sensible et passionnant, qui cligne de l’oeil à la littérature (« Dégage un endroit qu’on puisse construire un feu et becqueter un bout de cette barbaque »). Cet excellent moment de lecture est organisé en trois grandes parties, composées chacune de chapitres aux titres évocateurs, presque à la Dickens. Parce que la littérature d’aujourd’hui peut innover sans renier le passé.

Partir de chez soi pour être libre Roman
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"Des vies d'oiseaux"
Véronique OVALDE
Editeur: L'olivier
238 pages
19 euros

 



 

Les mots dits de l'ami Dick

THIERRY COLJON

 

Les mots dits de l'ami Dick Dick Annegarn publie l'intégrale de ses textes de chansons. A la rentrée, il viendra au Théâtre 140 chanter les maîtres du blues et du folk américain. Son Festival du Verbe n'aura pas lieu à Liège mais continue sa vie dans le sud de la France.

Bonnes nouvelles de l'éternel exilé gascon, le « Nolandais » qui a laissé à Bruxelles une adolescence et surtout une chanson superbe du même nom. Dick Annegarn, le fou des mots, est de retour, à 59 ans, en disque, sur scène et en librairie.
Dick a publié, il y a quelques mois, son premier album en anglais, Folk Talk, qu'il défendra au Théâtre 140 le 1er octobre, quarante ans après y avoir mis les pieds une première fois. Un disque où il reprend les chansons des maîtres du blues et du folk américains. Et voilà maintenant qu'il publie Paroles, qui regroupe tous ses textes, des photos et une notice biographique. Tout cela a comme un goût de bilan : « Paroles, c'est mon idée, nous avoue-t-il. C'est un livre durable, avec une belle typographie. Paroles de Dick, ça fait un peu parole de Dieu, un petit côté biblique et spirituel. C'est la première fois que tous mes textes sont ainsi réunis. Quand je pense que pour la compilation hommage Le grand dîner, l'éditeur des chansons voulait nous faire payer si on reproduisait les paroles dans le livret… Dans les paroles se trouvent la musique et le sens de la musique. Il y a des chansons qui sont des blagues, comme “Ubu”, qui n'était pas faite pour être écrite. Il y en a plus de 180 par ordre alphabétique, sans chronologie particulière. C'est un peu désinvolte, oui. »
C'est le plus grand des hasards qui fait que cette somme francophone arrive au même moment que son entrée dans la chanson anglo-saxonne : « Pour moi, c'est un retour aux sources. J'aurais dû commencer ma carrière par Folk Talk. Ce disque honore les grands, c'est honneur aux ancêtres et sur scène, il n'y aura qu'eux. Toute ma vie, j'ai voulu écrire le folk de l'avenir. J'ai toujours essayé d'être folk en écrivant mes chansons en français. Le folk est une formule qui reste. Il y a des bulles dans les mots. Mon envie était de marquer les esprits, même si la volonté de vendre des disques n'est pas drôle. J'ai écrit quelques chansons en anglais, notamment une pour Ray Charles. C'est plus facile pour les diphtongues mais je n'ai pas assez de vocabulaire ni de pratique. »

De Liège à Toulouse
Depuis dix ans, Dick Annegarn organise en Haute-Garonne, où il vit, un Festival du Verbe. Fait « Docteur Honoris Causa » en 2009 par l'Université de Liège, Dick a été sollicité pour monter en bord de Meuse un Festival international du Verbe. Annegarn a répondu présent. Après plusieurs reports, le festival devait se dérouler en juin dernier, avant d'être définitivement annulé. Dick est loin d'être heureux de la chose, vu qu'il s'y est longtemps investi : « De nombreux invités avaient déjà donné leur accord : Calogero, Axelle Red, Dave, Christophe… Mais l'académisme a eu raison du recteur. Certains, apparemment, ont pris peur de l'aspect social, alternatif, militant du festival. Je n'ai jamais parlé d'argent et les artistes ne demandaient rien mais monter une telle manifestation, ça coûte un peu d'argent tout de même. Devant l'incapacité de l'Université d'organiser ce festival, je préfère laisser tomber. En automne, on va monter à Toulouse la Caravane du Verbe. On ira partout où on sera le bienvenu. Raphael et Christophe ont déjà dit oui. Le thème, ce sera Rimbaud cette année. » Les mots, la véritable passion de Dick. Plus que le business de la musique où il se sent de moins en moins chez lui : « En 1972, j'ai avancé à reculons et je continue aujourd'hui à vouloir quitter le métier. Mon problème, c'est moi ! »

Si l'ami Annegarn devait abandonner l'industrie du disque au profit du seul verbe, la musique perdrait un grand Monsieur !

Les mots dits de l'ami Dick "Paroles"
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Dick ANNEGARN
Introduction d'Olivier Bailly
Editeur: Le Mot et le reste
297 pages (+ cahier photo)
23 euros.

 



 

Le Livre du Jour

John Cheever après le krach de 1929 par Pierre MAURY

 

Le Livre du Jour Comme les autres, JohnCheever a commencé à écrire et à publier avant de devenir le nouvelliste que l’on sait, auteur vedette du New Yorker où sa première apparition date de 1935. Il avait 23 ans et, pendant plus de trente ans, allait trouver place dans les pages de la prestigieuse revue. Cette production a mis longtemps avant de traverser l’Atlantique et de nous arriver en français. Mais elle est à présent bien connue. Les textes de ses débuts restaient pourtant moins familiers et les douze nouvelles rassemblées dans L’homme de ses rêves complètent avec bonheur celles qui avaient été traduites. (Il y en avait treize dans l’édition américaine de ces Uncollected stories, où est passée la dernière ?)

On y trouve un John Cheever mettant en scène les conséquences du krach de 1929, à travers des personnages bousculés par la tourmente financière. Ruinés ou presque, loin de leurs rêves prospères. Autobiographie d’un commis voyageur raconte l’histoire d’un homme qui a connu un succès inespéré en vendant des chaussures de luxe. La crise ayant laminé le pouvoir d’achat, il s’est rabattu sur une gamme moins prestigieuse et a commencé à perdre de l’argent. A 62 ans, sans travail, nostalgique d’un passé évanoui, il a l’impression que sa vie a été un vaste échec. Ils sont quelques-uns, comme ce commis voyageur, à ramer pour survivre. C’est souvent à contre-courant.
Et, puisque les périodes difficiles sont propices à l’espoir irrationnel, les champs de courses sont le décor de plusieurs nouvelles, à la fin du livre. Là aussi, il s’y rencontre davantage de déçus que de gagnants. Sur tous les terrains, John Cheever est déjà un écrivain maître de ses moyens, procédant par petites touches qui rendent les portraits de plus en plus précis. Sans psychologie inutile, attaché aux détails révélateurs , il accomplissait ses premiers pas avec une audace payante et se lançait dans la description d’un monde changeant, comme il le ferait plus tard pour une classe plus aisée.

L'homme de ses rêves
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John CHEEVER
Traduit de l'anglais par Laetitia Devaux
Editeur : Joëlle Losfeld
160 pages
17,50 euros.

 



 

Le Livre du Jour

Un amour contrarié par Pierre MAURY

 

Le Livre du Jour Selon qu'on se rappelle de son œuvre ou de son engagement vichyste, Jacques Chardonne est admiré ou décrié. Il passe sans cesse de l'ombre à la lumière. Ce sera la lumière aujourd'hui, grâce à la réédition de deux romans, Le ciel dans la fenêtre (La Petite Vermillon) et Romanesques. En préfaçant celui-ci, Jean-Claude Pirotte met l'accent sur l'ambiguïté dont l'écrivain a fait le cœur de son livre: "Dans la limpidité du récit, de la langue et de la musique des phrases, on sent courir le frémissement de la perversion."

Car tout est là, dans la langue comme dans le fil narratif. Quand le narrateur retrouve Octave, un ami d'enfance, il n'imagine pas la complexité des sentiments dont il sera le témoin. Octave aime Armande, d'un amour partagé et installé dans la durée. Le couple habite une grande maison en bord de Seine et semble avoir tout pour être heureux, bien qu'il soit ruiné. Les problèmes d'argent ne sont cependant rien à coté du regard que chacun jette sur l'autre. Ils ont l'impression que quelque chose cloche, que le conjoint n'est pas épanouit comme il le pourrait et s'éteint peu à peu. Pris pour témoin par les deux protagonistes, le narrateur assiste aux efforts maladroits d'Octave pour libérer Armande de la tutelle qu'il doit exercer sur elle, au risque de la pousser dans les bras d'un jeune homme. Jusqu'à en éprouver par la suite une jalousie malsaine.

Et, puisqu'il flotte dans l'air un parfum de rentrée littéraire bien avant qu'elle s'ouvre, on lira avec un intérêt redoublé les réflexions d'Octave sur les milieux de l'édition où il avait cherché à imposer la bonne littérature avant de devoir y renoncer: "Notre profession est empoisonnée par des marchands de lait ou des planteurs de canne à sucre qui donnent des millions à des jeunes gens très distingués, promus éditeurs, et qui n'ont aucun souci financier pendant quelque temps. Ils ne publient rien d'intéressant et nous encombrent de soldes." C'était en 1931.

"Romanesques"
Jacques CHARDONNE
La Table ronde, La Petite Vermillon.
239 pages.
7 euros

 



 

Le Livre du Jour

"Subtile et bizarre langue française" par LUCIE CAUWE

 

Le Livre du Jour Langue vivante, le français se modifie continuellement. Ce qui n'interdit évidemment pas d'en maîtriser l'écriture, avance Daniel Lacotte, qui dresse dans l'ouvrage Les bizarreries de la langue française un "petit inventaire de ses subtilités". S'il accepte la création sémantique des textos, l'écrivain pose comme condition que le créateur connaisse l'orthographe du mot recréé - on ne tape "kdo" que parce qu'on sait qu'il s'agit de "cadeau".
Et si l'auteur se réjouit de cette inventivité, il s'inquiète néanmoins de "l'univers du néant culturel, sémantique et syntaxique avec les forums de discussion". Pour lui, on ne peut digresser que si la ligne de base est connue. Et cette ligne, il en rappelle de nombreux points dans cet inventaire curieux, lettré, utile, joliment rédigé et alphabétique. Il répond ainsi aux questions des quand dit-on "à" ?, quand dit-on "de" ?, quand dit-on "en" ? Il précise l'usage de toute une série de mots proches : "colorer/colorier", "dessin/dessein", "macabre/morbide", "prodige/prodigue", "vénéreux/venimeux", etc. Il rappelle le sens de certains mots ou expressions souvent utilisées à contresens, "derechef", "faire long feu", "suite à" pour ne prendre que ces exemples. Bref, il s'agit d'un guide très utile pour mieux utiliser la langue française. Il titille la curiosité et la lecture d'une de ses entrées incite illico à en découvrir une autre.

"Les bizarreries de la langue française"
Daniel LACOTTE
Editions Albin Michel
12,2 x 19,3 cm. 224 pages.
12 euros

 



 

Le livre du jour

Quand les "beurk" sont aussi des "miam"

 

Le livre du jour Ça se mange !, affirme Neil Setchfield, qui fait même de ces trois mots le titre de son livre illustré. Photographe et voyageur, il a ramené de ses aventures toute une série de clichés culinaires, précisant que ce qui est considéré ici comme un régal des plus fins est jugé là une horreur absolue. Son propos premier est, il est vrai, de montrer qu'il faut manger pour vivre. Photos à l'appui, il nous emmène dans un étonnant voyage au pays de la nourriture. Six étapes ponctuent cette exploration: insectes, choses marines, viandes, grenouilles, oiseaux et restes. Chaque fois est donnée une brève explication comme est indiqué le lieu où trouver ces spécialités. Souvent, une idée de recette est ajoutée.
Évidemment, on poussera de nombreux cris d'horreur devant cet inventaire ! Brochettes de larves, de scarabées, de cigales, de scorpions, d'hippocampes, de mue de serpent ou d'étoiles de mer, qu'attend-on pour allumer le barbecue? A moins qu'on ne préfère quelques fourmis crues, un émincé de méduse, une queue de cochon, une patte de canard désossée, un moineau frit, un émeu séché ou un bon petit pudding de sang de canard. Mais comme l'indique l'auteur, le "beurk !" de l'un est le "miam !" de l'autre.

Le livre du jour Ça se mange !
Niel SETCHFIELD
Trad. de l'anglais par Valérie Le Plouhinec
Editions Hoëbeke
240 pages.
19,90 euros.

 



 

Olivier Rolin voyage avec les écrivains

PIERRE MAURY

 

Olivier Rolin voyage avec les écrivains « Bric et broc » rassemble des textes épars autour d’une belle colonne vertébrale.

Chez Olivier Rolin, vie, errance et littérature se rejoignent toujours.

Depuis qu’il n’est pas mort à Bakou, Olivier Rolin garde, nous en sommes heureux, les yeux ouverts. Il est allé en Sibérie. Il a aussi rassemblé dans Bric et broc des textes moins disparates que l’annonce le titre.

Les conférences, articles et préfaces sont une sorte de réflexion menée au fil du temps sur sa propre pratique de la littérature, souvent éclairée par d’autres écrivains. Ce livre est un dialogue où interviennent des voix multiples. Le roman, bien qu’il ait failli y renoncer il y a quelques années, lui semble toujours un excellent moyen de bousculer la société. « La politique range (comme semble le suggérer l’expression “mots d’ordre”), le roman dérange. »

Les lecteurs d’Olivier Rolin ne s’étonneront pas de trouver le mouvement comme un des moteurs essentiels de la création romanesque. Il montre ainsi, par exemple, comment Claude Simon, dont l’écriture lui paraît moins « difficile » qu’on le dit souvent, se trouve dans le mouvement qu’il représente avec les mots.

Les routes les moins fréquentées

On attend l’écrivain, bien sûr, sur les routes les moins fréquentées de la planète. Ils ne sont pas si nombreux à s’être rendus à Port-Soudan. Le voici au Canada, près de Vancouver, où il retrouve, difficilement, l’espèce de cabane où Malcolm Lowry vécut de 1940 à 1954, y écrivant Sous le volcan. Avec Nikos Kavvadias, l’auteur du Quart, il repart en cargo, évoque Conrad et Typhon, Gracq et Le rivage des Syrtes. Il y a Cendrars et sa gueule, « notre Hemingway, en plus vrai ». Les photos de Rimbaud à Harar. Et tant d’autres qu’il semble appeler pour l’accompagner dans une errance sans fin, où toujours se rejoignent la vie et la littérature. Ce qui est probablement pour lui la même chose.

La liberté revendiquée par l’écrivain dans son travail et même les aspects subversifs qu’il y glisse semblaient ne pas l’avoir formé au commentaire. Sinon qu’il ne fournit aucune théorie. Il le regrette d’ailleurs quand il pense à toutes les lectures auxquelles il pourrait se livrer s’il s’y était mieux préparé, ou s’il avait plus de mémoire. Mais Olivier Rolin a la tête ainsi faite qu’il est capable de pêcher un détail ici, un autre là-bas, de les rapprocher d’une manière originale et de passer à côté des clichés sur lesquels d’autres seraient tombés comme dans une ornière. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on ne perd pas au change.

Olivier Rolin voyage avec les écrivains Essai
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"Bric et broc"
Olivier ROLIN
Editeur: Editions Verdier
140 x 220 mm. 144 pages.
13,50 euros

 



 

Didier Decoin enchante l’été

Par LUCIE CAUWE

 

Didier Decoin enchante l’été Son roman, « Une Anglaise à bicyclette », est un régal.

Les lectures d’été du juré du Goncourt sont obligées : ce sont les livres de la rentrée.

Elle : « J’ai lu le dernier Didier Decoin, Une Anglaise à bicyclette, c’est un formidable roman pour l’été. » Lui : « C’est quoi, un livre d’été ? » Elle : « Un roman dans lequel on embarque illico, avec de l’aventure, de l’amour, du romanesque, du dépaysement, et un peu d’interrogation sur soi. Un roman qui fait voguer jusqu’à sa fin, qui ravit, emballe et séduit. Quand en plus, comme ici, le style est vif, l’écriture réjouissante et la construction recherchée… » Et le principal intéressé, à savoir l’auteur, que pense-t-il de cette étiquette de livre d’été ? Didier Decoin nous répond : « Si je suis un livre de l’été, tant mieux. La vie des livres est devenue très courte : deux mois et demi après la sortie, ils sont morts. Bien sûr, ils peuvent avoir une autre vie : dans les clubs, en poche, mais c’est une vie éparpillée. » L’ancien directeur de la fiction à France 2 se rappelle qu’on y parlait de « feuilleton de l’été ». « Comme il y a le régime de l’été, le rosé de l’été », ajoute-t-il. Avant de s’interroger : « Est-ce que cela existe un livre de l’été ? S’agit-il d’une lecture plus facile, exigeant moins de concentration ? Je n’y crois pas. » Mais il ne voit aucune objection à lire de la chick’ lit’. Pas plus qu’il ne juge déconsidérant d’avoir un livre qui se vend bien. « Je lis aussi pour mon plaisir. Cela me fait penser à une devise que j’ai vue à la librairie Filigranes : “Vous voulez voir un film ? Lisez un livre”. Le livre est aussi un instrument de distraction, de rêve, d’évasion. » Pour le secrétaire de l’Académie Goncourt, en revanche, l’été est réservé à la lecture de tous les livres de la rentrée. « Je vis complètement à l’envers, nous explique Didier Decoin. Je suis à l’académie Goncourt depuis 1995 et tous mes étés sont consacrés depuis à la lecture de livres non connus, sur lesquels rien n’a encore été écrit. Chaque été, il me faut décider quelle valise je prendrai pour y mettre tous ces livres. Je les emmène à la mer. » Car les académiciens Goncourt doivent être prêts pour publier leur première liste. Le mardi 6 septembre cette année !

Emily, du Dakota au Yorkshire où vivent des fées
A Noël 1890, Ehawee est un petit bout d’Indienne lakota qui n’a guère plus de trois ans. Par un heureux concours de circonstances, la fillette Sioux échappera à l’atroce massacre de Wounded Knee. Elle sera adoptée par un photographe anglais, jeune et veuf, qui la ramène dans son Yorkshire natal. Rebaptisée Emily, elle deviendra Une Anglaise à bicyclette, titre du nouveau Didier Decoin. Un livre passionnant, d’un romanesque absolu. « J’avais une envie furieuse d’écrire un roman qui soit un vrai roman », nous dit l’écrivain français. Mais pourquoi une jeune Indienne ? « J’ai vu la photo des cadavres des Indiens après le massacre de Wounded Knee. Elle m’a fort frappé. Je me suis demandé : si on part de là, s’il y a une survivante, on va où ? Je me suis interrogé sur son destin. Et je me suis beaucoup régalé à la suivre. » Un régal partagé par le lecteur qui plonge dans la vie de Jayson Flannery et de sa fille adoptive. « Emily découvre l’Angleterre tel un chat qui se faufile dans une demeure inconnue », écrit Decoin qui abat l’une après l’autre les cartes de son roman, agréablement documenté. On voit Emily grandir en Anglaise, sans oublier ses origines sioux, Jayson tirer les portraits photographiques de vieilles actrices. On découvre qui était Florence, l’épouse décédée, qui sont les voisins. Le manoir anglais, ses occupants et ses alentours s’animent sous nos yeux, charmés par l’écriture prenante. Mais le temps passe et Emily n’a toujours pas de papiers officiels. Jayson aura un jour la bonne idée qui fera de sa protégée une Anglaise à bicyclette, même si l’intéressée aurait préféré recevoir un cheval. « L’histoire est compliquée, analyse Didier Decoin. Elle doit se justifier par rapport à son temps, à son pays. Je ne voulais pas dire de sottises, surtout que j’écris des choses imaginaires qui partent dans le grand romanesque. Il a été difficile de faire fonctionner tous les rouages. Le livre m’a pris trois ans, dont un et demi de recherches, de documentation pure. Je me suis rendu aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne. Je suis allé dans les réserves indiennes du Dakota du Sud. Mais Pine Ridge a beaucoup changé par rapport à l’époque. Comme les villes d’Angleterre. » L’écrivain a donc opté pour un village de Chippingham imaginaire : « Je me suis construit sur mon bureau un village du Yorkshire, avec des photos que j’ai assemblées. »

Une Anglaise à bicyclette est un roman plein de péripéties et brillamment pensé. « Construire le livre est très amusant », répond Didier Decoin. Débordant de vie, d’amour et de suspense, il fait aussi la part belle aux personnages secondaires, remarquable pâte humaine. Un seul regret : ne plus avoir à le découvrir.

Didier Decoin enchante l’été Roman
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"Une anglaise à bicyclette"
Didier DECOIN
Editeur: Stock
137 x 216 mm. 380 pages.
20,50 euros

 



 

Wade Davis, voix de la sagesse ancestrale

L'anthropologue canadien appelle à repenser le monde.

 

Wade Davis, voix de la sagesse ancestrale Il plaide pour la sauvegarde des cultures anciennes, garantes de notre humanité.

Ethnosphère est le mot qu’utilise l’anthropologue canadien Wade Davis pour désigner l’ensemble des pensées, croyances, mythes et institutions devenant réalité au cœur de l’imagination humaine. Dans "Pour ne pas disparaître", sous-titré « Pourquoi nous avons besoin de la sagesse ancestrale », l’« explorateur en résidence de la National Geographic Society » nous entraîne dans cinq voyages récents. Le globe-trotter nous raconte des cultures anciennes, souvent menacées de disparition. Un patrimoine essentiel dont il est le merveilleux ambassadeur. Pas de théorie mais de vraies rencontres, prenantes, éclairantes pour lesquelles il n’est pas besoin d’avoir des notions scientifiques. Il suffit de suivre cet excellent vulgarisateur. Wade Davis était en France, notamment au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, pour présenter son premier livre traduit en français. Un ouvrage écrit dans la foulée des conférences qu’il a données en 2009 dans cinq des plus grandes universités canadiennes. Les « Massey lectures » (1) existent depuis cinquante ans. Chaque année, une personnalité y donne un enseignement sur sa discipline. « Je suis le premier anthropologue depuis Claude Lévi-Strauss, invité dans les années 60 », nous glisse-t-il.

Une idée qui donne espoir
L’idée-force de son ouvrage est que les peuples qu’il nous présente « nous apprennent tous qu’il existe d’autres options, d’autres possibilités, d’autres façons d’interagir avec la planète. » Cette idée ne peut que nous remplir d’espoir, ajoute-t-il. A sa suite, on part au Kalahari, en Polynésie, en Amazonie, au Canada, dans les Andes, en Australie, aux Etats-Unis, au Tibet, au Groenland… Surtout, il nous fait rencontrer leurs habitants et leur culture. Nous montre comment ils sont menacés et combien cela nous concerne, même si nous vivons à des milliers de kilomètres de ceux qu’il nous présente. « Il ne s’agit pas d’organiser le retour en arrière, nous indique Wade Davis, mais de savoir comment on va tous avancer, assurer que tous les peuples aient accès à la modernité sans perdre leur culture. La culture traditionnelle est le ciment de la civilisation. Quand une culture est perdue, c’est le chaos qui survient. »
"Pour ne pas disparaître" présente des exemples où la préservation et la gestion des espaces naturels ont inversé la tendance. Surtout le livre montre d’autres manières de voir la planète que la nôtre. « Les Occidentaux font ce qu’ils font, avance l’auteur, parce qu’ils pensent que la Terre n’est pas vivante. Alors que les habitants des Andes pensent que leurs montagnes sont vivantes et éprouvent une responsabilité vis-à-vis d’elles. La rationalité occidentale ne se soucie pas de cela. »
Bien sûr, la question n’est pas de savoir ce qui est vrai et ce qui est faux mais de s’intéresser aux conséquences culturelles de ces choix. Et on ne peut que songer à la fille de Wade Davis, venue à 16 ans écouter une conférence retransmise en direct. « A un moment, j’ai réalisé qu’elle pleurait. A la fin, je lui ai demandé la raison de ses larmes. Elle m’a répondu : “Papa, je suis si fière de toi, tu fais tant de belles choses pour le monde !” »

LUCIE CAUWE

Wade Davis, voix de la sagesse ancestrale © RYAN HILL

RECITS
« Pour ne pas disparaître »
WADE DAVIS
Traduit de l’anglais (Canada) par Marie-France Girod
Editeur : Albin Michel
232 pages
22 euros

 



 

Le monde va mal, très mal

Pierre MAURY

 

Le monde va mal, très mal Pas beau à voir, la jeunesse qui suit l’exemple des adultes.

Dans « Vengeances », Philippe Djian est plus noir que jamais.

Le nouveau roman de Philippe Djian commence par exploser à la figure : Alexandre, le fils de Marc, se tire une balle dans la tête lors d’une réception chez des voisins. Une épidémie d’autodestruction semble gagner les moins de vingt ans. Un peu plus tard, dans le métro, Marc se trouve devant une ado totalement ivre, qui se vomit dessus et s’affale sur le sol. Ainsi va le monde : mal. Que faire pour y remédier ? Pris d’une impulsion qu’il regrette aussitôt, Marc conduit la jeune fille chez lui. Elle va vite disparaître, après avoir pillé et saccagé son refuge provisoire. Ainsi va le monde : très mal. L’esprit de Marc est mûr pour ressentir dans le corps et l’esprit les tragédies qui l’entourent. Le suicide de son fils lui fait toucher le fond, dont il n’était déjà pas très éloigné. Si la cote de ses œuvres n’a pas baissé, ce n’est certainement pas parce qu’il a réussi à renouveler son inspiration : « plus rien d’intéressant n’était sorti de mes mains ni de mon cerveau depuis un an déjà – depuis bien plus longtemps encore, pour être exact, mais nous étions très peu à le savoir et heureusement très peu écoutés, si bien que ma valeur marchande était encore à peu près stable ». Pire : la résine qu’il utilise vieillit aussi mal que certains mélanges de couleurs, et plusieurs acheteurs se plaignent de la dégradation trop rapide de leurs investissements artistiques. Heureusement, Michel, son agent et ami, veille sur la commercialisation de sa production malgré les soucis qu’il rencontre dans le couple qu’il forme avec Anne. Cahin-caha, la vie pourrait continuer, avec le soutien de substances qui donnent à Marc le « gosier humide » et le « nez blanc », alcool et poudre. « Oh bien sûr, boire n’était pas bien, boire était une chose abominable, mais comment faire autrement ?
Il n’y avait pas tant de moyens pour rendre ce monde supportable. »
Anne qui fut la maîtresse de Marc et recommencerait bien, frustrée par l’impuissance de son mari, a des arguments : « Comment aurions-nous fait dans un monde sans médicament, sans drogue, sans alcool ? »

La responsabilité des adultes
Pourquoi s’étonner de ce que la jeunesse, prenant exemple sur la vie débraillée des adultes, s’enfonce dans les excès ? Dans Vengeances, Marc est renvoyé à lui-même, et ce n’est pas beau à voir. Pour ne rien arranger, son miroir est Gloria, la jeune fille rencontrée dans le métro. Elle ne se trouvait pas là par hasard : elle avait été la petite amie d’Alexandre. « Gloria lui avait laissé entendre qu’il était en partie responsable du suicide de son fils et Marc se demanda combien de temps il lui faudrait pour l’admettre. » Le roman accumule des scènes qui suscitent le malaise. Marc ne maîtrise plus rien de sa vie, tente de s’accrocher à Gloria, qu’il retrouve et héberge, comme à une belle-fille virtuelle et provocante. Celle-ci séduit Michel, fou de désir et devenu capable, peut-être, d’une violence que Marc ne lui connaissait pas. Toute ressemblance avec une affaire DSK qui a éclaté un mois et demi après la fin de la rédaction du livre relève évidemment du hasard, mais il est impossible de ne pas y penser quand on lit : « Michel ne pouvait pas être cet homme-là. Sans doute le temps n’arrangeait-il pas les choses, sans doute l’âge rendait-il plus grincheux, plus soupe au lait, mais Michel ne s’était pas transformé en bête sauvage passé la cinquantaine, d’un homme il n’était pas devenu l’épouvantable grimace. » Le registre noir est familier à Philippe Djian. Mais il va encore plus loin ici que dans ses autres livres. Lui-même semble avoir éprouvé des difficultés à s’y engager totalement. La forme de Vengeances en est le signe, pas la preuve. Les morceaux du récit se succèdent sans transition, chacun d’entre eux désigné par un doigt pointé sur le début du premier paragraphe. La première et la troisième personne alternent. Tantôt, Marc est le narrateur, tantôt, ses sentiments et les événements sont racontés de l’extérieur. Cela crée un effet de flou qui accentue le manque de repères. Si bien qu’il faut une pirouette pour sortir de la glu dans laquelle on est plongé, quand Marc dit à Martine qu’il aurait préféré s’appeler Philippe et qu’elle lui répond : « Quoi ? Mais vous êtes fou. Mais quelle horreur. »
Signé Djian.

Le monde va mal, très mal Roman
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« Vengeances »
Philippe DIJAN
Editeur : Gallimard
192 pages
17,50 euros


© CATHERINE HÉLIE/GALLIMARD.

 



 

Le roman vrai de l’affaire Bettencourt

par LUCIE CAUWE

 

Le roman vrai de l’affaire Bettencourt La journaliste Marie-France Etchegoin en trace l’histoire.

Rien n’est inventé dans « Un milliard de secrets », saga passionnante de bout en bout.

Parfois, on voudrait avoir été coupé du monde, au moins de ses informations, pour découvrir un livre l’esprit totalement libre. C’est le cas pour celui que la journaliste Marie-France Etchegoin consacre à l’affaire Bettencourt, largement médiatisée. Mais finalement, qu’on ait suivi ou pas les épisodes autour du milliard d’euros que Liliane Bettencourt, héritière de L’Oréal, aurait donné au romancier-photographe François-Marie Banier, une fois Un milliard de secrets entamé, on ne le lâche plus. Intrigue solide, nombreux rebondissements, fil rouge avec Thomas (un teckel), il se lit comme un roman. Se dévore comme un polar. Sauf que tout ce qui est raconté dans ce livre très bien construit est vrai. EST VRAI. Et c’est là que le vertige nous prend. Aurait-on osé imaginer cela ? La réalité dépasse-t-elle la fiction ? « C’est souvent le cas, nous répond Marie-France Etchegoin, depuis une chambre du Sofitel de NewYork où elle enquête sur l’affaire DSK. Dans l’affaire Bettencourt, les faits en eux-mêmes ont du talent. Les faits divers sont souvent des histoires extraordinaires qui touchent aussi à l’universel. Ici, nous avons l’argent, l’amour, le pouvoir, les fantômes de l’Histoire (la collaboration et les années noires en France), et des thèmes plus généraux comme les rapports mère-fille, l’héritage, la liberté que s’octroie une vieille dame. Tout se mélange. En plus, c’est comme un rideau qui se déchire et permet d’entrer dans le monde de l’hyper richesse, avec son pouvoir, son mode de vie, sa domesticité incroyable. » De la saga B.-B., on ne connaissait en réalité que des bouts de procès-verbaux et de déclarations, des bribes rendues publiques par chacune des parties pour servir sa cause. Marie-France Etchegoin l’avait déjà suivie pour Le Nouvel Obs. Elle y a replongé depuis le début, en prenant le temps. « Comme ce sont vingt ans que je raconte, observe-t-elle, les choses se révèlent plus complexes qu’on ne l’imaginait. Comme dans la vie. L’image est plus nuancée. Personne n’est ni noir, ni blanc, mais plutôt gris. »

A la faveur d’un passé rappelé
L’idée du livre lui est venue du titre, Un milliard de secrets, allusion au pseudo-milliard de Banier. « On avait du mal à comprendre comment François-Marie Banier a réussi à s’introduire dans cette famille pendant vingt ans, à devenir l’ami de la femme la plus riche de France. Comment ce personnage assez extravagant est-il arrivé à faire son nid dans cette famille-là ? En réalité, il décèle les névroses et les frustrations de ceux qu’il approche. Chez Liliane Bettencourt, il s’agit du tabou familial relatif au passé de son père et à celui de son mari. » Marie-France Etchegoin raconte comment le début de la fortune de Banier coïncide avec le moment où ces passés ressurgissent à l’occasion d’un différend chez L’Oréal. Elle décrit la part sombre du père et du mari et remarque qu’« à la génération suivante, la fille, Françoise, semble avoir voulu, consciemment ou inconsciemment, expier ce passé, en se mariant avec le petit-fils d’un rabbin assassiné à Auschwitz. Un mariage qui, pour Liliane, est une remise en cause subliminale du passé. » A la faveur de cette affaire et de la dispute qui s’installe entre Liliane et Françoise, François-Marie Banier se rapproche de la vieille dame : « C’est fascinant de raconter comment cet écrivain-photographe a bien compris la situation », ajoute l’auteur, fine observatrice de l’âme humaine. Pour préparer son livre, elle a rencontré les protagonistes principaux, François-Marie Banier, Françoise Bettencourt Meyers, son mari, excepté Liliane, ainsi que le personnel de sa maison. Elle a eu accès au dossier, dont les enregistrements du majordome. « On se rend compte que Banier n’est pas l’escroc absolu qui a profité d’une vieille dame. Il n’est pas non plus l’artiste qui s’est enrichi à l’insu de son plein gré. Elle s’est autant servie de lui que lui d’elle. Ce livre m’a permis de voir in vivo comment l’argent corrompt toutes les relations : entre une mère et sa fille, entre un mari et sa femme, entre une milliardaire et ses conseillers. L’argent est inévitablement au cœur de toutes les relations de Liliane, y compris avec ses domestiques. » Ni moraliste, ni procureur, Etchegoin pose un regard parfois ironique sur le monde de l’hyper richesse. « Le mérite de cette affaire est de jeter une lumière un peu crue sur ce qui se passe entre le monde de l’argent et le monde politique. Les Bettencourt ont toujours entretenu d’étroites relations avec le pouvoir. » Et l’auteur a eu la belle idée d’ouvrir les chapitres par de brefs dialogues de théâtre et d’organiser savamment l’entrée en scène des différents personnages en ménageant du suspense alors que l’histoire est en gros connue. « En écoutant les enregistrements du majordome, je me disais que c’était une formidable pièce de théâtre. On était entre Courteline, Molière, Feydeau et Shakespeare, avec des accents de Balzac et de Mauriac. »

Un livre passionnant qui étudie en entomologiste les passions humaines.

Le roman vrai de l’affaire Bettencourt Récit
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"Un milliard de secrets"
Marie-France ETCHEGOIN
Editeur: Laffont
13,7 x 21,7 cm. 338 pages.
19 euros

 



 

Victor de l’Aveyron fascine T.C. Boyle

Après Truffaut, il écrit son propre « Enfant sauvage ».

 

Victor de l’Aveyron fascine T.C. Boyle Le romancier américain se glisse dans les marges des faits connus.

Ses romans sont si imposants qu’on en oublierait presque le T.C. Boyle nouvelliste. L’enfant sauvage, texte paru en anglais l’an dernier dans un recueil de nouvelles auquel il donne son titre, a la dimension d’une « novella », court roman qui méritait bien une publication en volume. Même titre, même sujet : comme François Truffaut (lire ci-dessous), l’écrivain américain parle de Victor de l’Aveyron, d’après le Rapport et le Mémoire que publia à son sujet, en 1801 et 1807, le docteur Jean Itard. Celui-ci avait pris en charge l’enfant trouvé, capturé (?), une première fois fin 1797 par trois bûcherons après avoir été aperçu rôdant aux environs de Lacaune, dans le Tarn. Il s’enfuit, est repris deux ans plus tard à Saint-Sernin, dans l’Aveyron, d’où son surnom. Jean Itard, qui tentera de fournir à l’enfant un enseignement de base, passe assez rapidement sur les premières apparitions de celui qu’il baptisera Victor. Ses écrits portent surtout sur la manière dont il tente de fournir à l’esprit du petit sauvage les lumières du savoir. La parole, l’écriture, la moralité semblent des territoires si lointains que Victor refuse de les aborder, ou n’y parvient pas. Qu’il les craigne ou les rejette, il s’oppose souvent à la manière dont Itard veut lui en fournir les clés. L’apprentissage tâtonne : le cas est inédit et les recherches sur les sourds et muets sont mises à contribution, avec de faibles résultats. Mais des résultats quand même, rétorque le médecin à ses adversaires. Pour ceux-ci, Victor est incurable et inéducable, son comportement est scandaleux, il faut arrêter les frais… L’histoire est donc connue, et T. C. Boyle ne s’en écarte pas. Mais, dans les marges des travaux d’Itard, il ajoute tous les détails auxquels le médecin ne s’est pas intéressé. La découverte initiale de Victor, qui n’a pas encore de nom et que les paysans prendront parfois pour un animal, voire une créature du diable, fait l’objet de scènes épiques, pleines de violence et de poursuites échevelées dans la campagne. Ce début gagne beaucoup au traitement que lui fait subir le romancier, débordant les faits relatés par Itard pour leur donner du relief et offrant aux protagonistes de cette affaire la dimension de véritables personnages. L’écrivain américain n’oublie pas pour autant le contexte : quelques années après la Révolution française, les idées de Jean-Jacques Rousseau ont fait leur chemin, et le Bon Sauvage n’est pas loin. Par PIERRE MAURY

ENTRETIEN
Une maison de 1909
T. C. Boyle habite à Santa Barbara (Californie) une superbe maison construite par Frank Lloyd Wright. Elle figure dans le volume Taschen tout juste paru (pp. 368-371), magnifique travail éditorial. L’écrivain américain nous répond.
Quelle est votre maison ?
Celle de George C. Stewart et sa femme, la première maison bâtie par Frank Lloyd Wright en Californie, en 1909. Elle est l’unique «maison de la Prairie» à l’ouest des Rocheuses.
Depuis quand y êtes-vous ?
Nous habitons ici depuis dix-huit ans et nos enfants y ont grandi. C’est une maison merveilleuse, entourée de bois et proche de l’océan. Comme il y a plein d’espace, chaque enfant a sa chambre à lui.
Comment l’avez-vous découverte ?
Ma femme a trouvé une annonce dans le journal alors que nous étions depuis un an à la recherche d’une maison ancienne. Nous aimons les maisons anciennes. Elle m’a appelé en larmes, pensant que je pourrais être réfractaire à cette idée, mais le lendemain matin, j’ai visité la maison et nous l’avons immédiatement achetée (sauvant ainsi aussi notre mariage).
Pourquoi l’aimez-vous ?
J’aime ses boiseries, l’atrium, les vues sur la nature. Mais cette maison, toute en fenêtres, ne fonctionnerait pas dans un climat froid.
Quelle impression cela vous fait-il d’y vivre ?
Je ressens un calme immense dans ces pièces. Je pense que ce n’est pas seulement dû à son design naturel exquis mais aussi au fait que la nature devient les tableaux sur les murs. Raison pour laquelle nous n’avons rien ajouté. Notre travail, et notre plaisir, est de la restaurer et de maintenir ce qui est. Je suis heureux de vivre et de travailler dans cet environnement.
PROPOS RECUEILLIS PAR LUCIE CAUWE

D’autres enfants plus ou moins sauvages

L’enfant sauvage a trouvé sa figure contemporaine au cinéma, dans L’enfant sauvage de François Truffaut (1970). Le réalisateur y endossait le rôle de Jean Itard, qui tenta d’éduquer Victor à la fin du XVIIIe siècle. Lucien Malson s’est aussi intéressé à ce cas, republiant l’étude d’Itard à la suite de son essai Les enfants sauvages : mythe et réalité (1964). L’énigme de Kaspar Hauser (encore un film, de Werner Herzog, en 1974) porte moins sur les premières années de l’enfant trouvé à Nuremberg en 1828 que sur ses présumées origines nobles. Un peu à la marge de la définition de l’enfant sauvage, il a engendré plusieurs livres : Gaspard Hauser ou la paresse du coeur, de Jakob Wassermann (1908), Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, de Véronique Bergen (2006) ou la pièce de Peter Handke, Gaspard (1967). Plus près de nous, Genie avait treize ans et était surtout une enfant maltraitée quand elle fut arrachée en 1970 à la forêt où elle vivait. Le film de Michael Apted, Nell (1995), faisait de Jodie Foster, dans le rôle, une enfant sauvage. Les cas les plus célèbres sont cependant nés de l’imagination des hommes. Romulus et Remus, nourris par une louve, appartiennent à la légende de la fondation de Rome. Rudyard Kipling a fait de Mowgli, dans Le livre de la jungle (1894), un enfant élevé par les loups, sans oublier l’ours Baloo. Et Tarzan, créé par Edgar Rice Burroughs en 1912, est aussi un homme de la forêt, popularisé par la bande dessinée et le cinéma.
P. My

Victor de l’Aveyron fascine T.C. Boyle © JUERGEN NOGAI


ROMAN
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« L’enfant sauvage »
T.C. BOYLE
Trad. De l’anglais par Pierre Demarty
Editeur : Grasset
182 pages
14 euros

 



 

Histoires de Luis et de Sepulveda

Propos receuillis par ADRIENNE NIZET

 

Histoires de Luis et de Sepulveda Chronique après chronique, l’auteur chilien se confie.

«Histoires d’ici et d’ailleurs» est un livre d’amis et de convictions.

La dure et tendre fragilité des héros ». Le titre d’une des chroniques qui composent Histoires d’ici et d’ailleurs pourrait, selon nous, être carrément le titre du nouveau livre de Luis Sepúlveda. Fait de textes « très personnels » d’après l’auteur, ce recueil nous emmène au plus près du Chilien. Evénements marquants (son retour au Chili en 1990 après quatorze ans d’exil, sa rencontre avec l’éditrice Anne-Marie Métailié, des instantanés de son année de vie avec les Indiens shuars…), « affinités électives » (avec le photographe Daniel Mordzinski, le poète Mario Benedetti…) et réflexions diverses (sur l’environnement dans « Plateforme Larsen B. », Berlusconi dans « Un vieux qui ne me plaît pas » ou les livres dans « Observations sur l’intellectualité »…) permettent d’approcher l’auteur du Vieux qui lisait des romans d’amour. Et de découvrir la « dure et tendre fragilité » de celui qui passe de la première personne du singulier à la troisième du pluriel uniquement quand il écrit sur les « héros ». Dur quand il revient sur l’histoire de son pays (« Maintenant on appelle ignorance le manque de courage civil et la complicité avec les criminels en uniforme, l’oubli des devoirs élémentaires est devenu de la négligence et l’assassinat, un excès »), tendre quand il parle de ses amis (« Nous parlons du présent, de notre manière de voir la situation politique, nous rions en citant les classiques du marxisme, quelqu’un me demande ce que j’écris et je lui réponds : Un roman qui parle de nous »), Sepúlveda signe, à travers contes et chroniques, un autoportrait sincère et vibrant. « Les amis, c’est l’intimité » nous dit-il (voir entretien ci-dessous). Les sujets qui nous touchent aussi, bien sûr. Ce livre lui ressemble donc comme deux gouttes… de sang. Les Histoires d’ici et d’ailleurs, c’est l’homme derrière le combattant, l’ami derrière l’auteur. C’est un livre bouleversant, écrit dans une langue simple et franche, qui prend directement aux tripes. Quitte à les tordre.

ENTRETIEN
« Histoires d’ici et d’ailleurs » rend hommage à plusieurs de vos amis.
C’est un livre très personnel, j’y parle de personnes que j’ai aimées, que j’aime beaucoup. Les amis, c’est aussi l’intimité, c’est donc un livre dans lequel je me dévoile un peu. Ces hommages étaient nécessaires car ces personnes ont été très importantes dans ma vie. Certaines d’entre elles sont mortes, mais elles sont toujours présentes. On garde le souvenir des gens qu’on a perdus. La perte fait partie de l’inventaire personnel de chacun, on se construit avec ses pertes.

La devise du comte de Montecristo, « Ni oubli ni pardon », revient comme un leitmotiv dans vos textes. C’est la vôtre ?
C’est encore une question d’éthique. Le pardon est une idée très belle et généreuse, mais il commence quand le responsable des crimes demande pardon. Jusqu’à présent, aucun responsable ne l’a fait. Il est donc ridicule de prétendre que les victimes doivent pardonner et la devise du comte de Montecristo est de rigueur.

Dans votre texte intitulé « La société du comte de Montecristo », la tendresse côtoie cette radicalité.
Absolument. C’est cette tendresse qui fait vivre. Les dictatures ont essayé de transmettre toute leur haine à la société, mais elles n’ont pas réussi. Nous, nous avons conservé la tendresse, car, même si nous sommes passés par de très mauvais moments, nous avons toujours su que nous avons raison. Nous n’avons jamais ressenti de haine. Normalement, on hait ses ennemis, mais aucun tortionnaire, aucun dictateur n’avait les qualités nécessaires pour être notre ennemi. Ce qu’on a ressenti à leur égard, c’est un profond mépris. Eprouver de la haine serait leur donner trop d’importance. De l’amertume, il y en a, car nous n’avons pas atteint nos buts. Mais on peut vivre avec ça.

Vous avez de l’espoir, aujourd’hui ?
Oui. Dans tous les pays, il y a des mouvements sociaux qui deviennent de plus en plus forts. Ces dernières semaines, dans beaucoup de pays, la société a donné des signes de réveil. Les jeunes descendent dans la rue pour dire « Mon futur n’est pas celui des banquiers, mon avenir n’est pas celui de la Banque mondiale ». On peut observer cela dans le monde entier, c’est très intéressant. Il n’y a qu’un seul modèle économique, planétaire et global. Mais à côté de ça, il y a les citoyens. Il faut voir maintenant s’ils auront la force de lutter contre ce monstre. Les jeunes qui manifestent en Grèce, en Espagne, au Portugal, me donnent de l’espoir, car tous parlent d’une même voix.

Dans vos très drôles « Observations sur l’intellectualité », vous tournez en ridicule ceux qui ne jurent que par la « grande littérature ».
J’ai une profonde aversion pour les rats de bibliothèque. Je préfère les gens qui aiment la vie à ceux qui sont atteints du fétichisme de la culture. Mes lecteurs partagent cet humour.

Vous dites « Je parle de livres que les autres n’ont pas lus et ceux dont ils parlent ne m’intéressent pas. » Que lisez-vous ?
Le monde change, les jeunes ont d’autres préférences. Les livres d’économie ne m’intéressent pas. Je crois dans les vertus fondamentales du fait de faire l’amour, donc les livres de développement personnel ne me concernent pas. Et je n’ai pas besoin de livres pour apprendre à me faire des amis : il me suffit de sortir dans la rue pour rencontrer d’autres personnes. Je suis un lecteur désordonné, mais ce que je demande à un livre, c’est de me livrer une bonne histoire bien racontée. Je suis un lecteur cruel. Un livre qui n’a pas commencé à me raconter une histoire avant la page 5, je le balance. Et je recycle beaucoup.

Histoires de Luis et de Sepulveda DATES
1949. Naissance à Ovalle (Chili). 1975. Sepúlveda est condamné à 28 ans de prison pour « trahison de la patrie ». 1977. Grâce à Amnesty International, la peine est commuée en huit ans d’exil en Suède, années qu’il passe à sillonner l’Amérique du Sud. Pendant un an, il partage la vie des Indiens shuars. 1982. Arrivée en Europe. 1992. Le vieux qui lisait des romans d’amour, reconnaissance internationale. 1996. Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler. 2003. La folie de Pinochet.

© DANIEL MORDZINSKI

RECIT
"Histoires d'ici et d'ailleurs"
Luis SEPÚLVEDA
Traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg
Editeur: Métailié
220 X 140 mm. 160 pages.
17 euros

 



 

L'itinéraire d'un sentimental chanceux

Propos recueillis par LUCIE CAUWE

 

L'itinéraire d'un sentimental chanceux Bernard Pivot se dévoile dans son autobiographie.

« Les mots de ma vie » racontent le journaliste, le lecteur et l’homme. Epatant !

ENTRETIEN

L’estomac de certains se serre encore chaque vendredi, à l’heure d’Apostrophes. Vingt ans ont passé depuis la fin de l’émission littéraire de Bernard Pivot qui a marqué les esprits et les corps. Chose que ne dément pas son animateur dans l’autobiographie qu’il publie, Les mots de ma vie. Un pseudo-dictionnaire qui compose le portrait d’un journaliste, d’un lecteur et d’un homme (petit garçon pendant la guerre, adolescent amoureux, mari, père). Difficile de ne pas être ému devant l’itinéraire de ce « sentimental chanceux », selon ses mots, ce gourmand de la vie, pimenté de notes de fiction. « Un livre à lire comme un roman, en commençant par le début et en terminant par la fin », recommande l’auteur, de passage à Bruxelles.

Ce livre, c’est vous qui l’avez proposé ?
C’est une idée à moi. Autant pour le Dictionnaire amoureux du vin, on était venu me solliciter, autant ici, le livre vient de moi, de mon cœur, de mon âme, de mon passé, de ce que j’ai de plus cher. C’est moi qui l’ai conçu ainsi. Partant des mots, j’ai vite débordé vers l’autobiographie. Je ne raconte pas que des joies, je raconte aussi quelques chagrins, ce qui remplit une vie.
Quel mot avez-vous écrit en premier ?
C’était peut-être « libellule », « hippopotame » ou la différence entre « zut et merde », la dernière entrée. Mais le dernier, c’est « prière », je trouvais qu’il manquait.
Ce livre est-il le « Dictionnaire amoureux des mots » qui avait été pressenti ?
Oui. Au début, je voulais faire un dictionnaire amoureux des mots. Chemin faisant, je me suis aperçu que je mettais beaucoup de mots autobiographiques ou de mots qui n’étaient pas des mots dont j’étais amoureux parce qu’ils me rappelaient de mauvais souvenirs. De plus, les gens croyaient que c’était encore un livre de mots que je voulais sauver. Il y avait trop d’ambiguïtés dans cette appellation. J’aurais pu choisir en titre Le roman de ma mémoire, mais Les mots de ma vie me paraissait être le titre le plus juste, le plus clair, le plus évident, le plus logique.
Les entrées successives de votre biographie composent comme un puzzle.
Si j’avais écrit un récit chronologique de ma vie, le mouvement n’aurait pas été vrai. La mémoire n’est jamais chronologique. Elle est désordonnée, folle, capricieuse. Elle vous envoie des souvenirs très lointains ou alors qui datent d’hier, certains joyeux, d’autres tristes. J’ai pensé que l’ordre alphabétique du dictionnaire correspondait au désordre de ma mémoire. Je trouve cocasse de passer d’un mot à un autre, parfois antinomique. Après « prière », il y a « quenelle de brochet » !
Avez-vous choisi d’abord les mots ou d’abord les souvenirs ?
D’abord le souvenir, qui peut être un mot (« fragonarde », « hippopotame »). Je racontais le souvenir, puis j’y mettais un mot. Mais ce que je vous raconte n’est pas tout à fait vrai. Sois honnête, Bernard ! Prenons « brouillard » : j’avais envie de raconter ce souvenir où j’ai perdu dans le brouillard une jeune fille dont j’étais amoureux. Le souvenir m’a fait écrire sur le mot. Mais pour « ambition », le mot m’a obligé à me pencher sur ma manière de fonctionner : avais-je eu de l’ambition ?
La guerre a-t-elle marqué votre enfance ?
Oui, beaucoup. D’abord, elle m’a donné le goût des mots. En dehors des livres scolaires de l’école communale du village du Beaujolais où j’étais, je n’avais que les Fables de la Fontaine et une vieille édition du Petit Larousse. Ensuite, j’ai été privé de mon père, parti à la guerre, pendant cinq ans. J’ai vu ma mère pleurer. Ce n’était pas facile de vivre, même si on était à la campagne. J’ai été marqué par les combats de la Résistance, les privations, les maquisards, l’école communale.
Pour vous, le plus beau mot de la langue française est « aujourd’hui ».
C’est un mot de journaliste, celui qui justifie l’existence de la presse. De quoi parlent les journalistes ? Du temps présent, dans lequel ils vivent, donc d’aujourd’hui. Ils font référence à hier, ils se posent des questions sur l’avenir, mais leur matière première est le jour même. Et il y a cette expression extraordinaire : « Nous sommes aujourd’hui le… » C’est une appropriation de la journée comme si la journée et nous-mêmes nous ne faisions qu’un.
Et Simon Leys est l’écrivain vivant que vous admirez le plus.
Il est venu une fois à Apostrophes. C’est le seul souvenir de toutes mes émissions où j’ai vu un homme réellement indigné. Il avait en face de lui Maria-Antonietta Macciocchi, un de ces intellectuels occidentaux qui faisait le voyage de Pékin, passait quinze jours et ramenait un livre de cinq cents pages pour vanter les mérites de la Chine communiste. Il lui a dit avec beaucoup d’indignation les erreurs historiques et intellectuelles de son livre. Il y a quelque chose d’injuste : Maria-Antonietta Macciocchi a pris pour tous les intellectuels d’ici, les Roland Barthes, les Alain Peyrefitte, tous ceux qui revenaient de Chine en criant : « Hosanna, on a trouvé le paradis sur terre. » J’ai une très grande admiration pour Simon Leys. Non seulement pour son courage, pour Les habits neufs du président Mao, mais parce qu’il est un sinologue extraordinaire, un traducteur, un spécialiste de la civilisation et de la culture chinoises, un grand connaisseur des littératures française et anglaise, lui-même écrivain, avec un style magnifique. Je regrette qu’il ne soit pas à l’Académie française, vu qu’il est à l’Académie belge.

L'itinéraire d'un sentimental chanceux Dates

1935. Naît le dimanche 5 mai à Lyon. 1955. Etudes au Centre de formation des journalistes à Paris. 1958. Entre au Figaro littéraire, puis est appelé par France Culture et Europe 1. 1973. Emission Ouvrez les guillemets (ORTF). 1975. Début d’Apostrophes (Antenne 2) le 10 janvier, il y aura 724 émissions jusqu’au 22 juin 1990. Création du mensuel Lire dont il sera le rédacteur en chef. 1985. Entre au Club des 100, gastronomique, et lance les championnats d’orthographe, les futurs Dicos d’or. 1990. Publie Le métier de lire, réponses à Pierre Nora (Gallimard). 1991. Emission Bouillon de culture, jusqu’en juin 2001. août 2001. Chroniques littéraires dans le Journal du dimanche auquel il collabore depuis 1992. 2002. Emission Double je (France 2) jusqu’en décembre 2005. 2004. Elu à l’Académie Goncourt le 4 octobre (1er couvert). 2006. Publie le Dictionnaire amoureux du vin (Plon). 2011. Publie son autobiographie.

© VINCENT PONTET.

Autobiographie
Bernard PIVOT
"Les mots de ma vie"
Editeur: Albin Michel
149 x 218 mm. 366 pages.
20 euros

 



 

Jean-Pierre Verheggen, poète pouet pouet

PIERRE MAURY

 

Jean-Pierre Verheggen, poète pouet pouet Il joue du langage et s’en joue, jouit et se réjouit de ses trouvailles.

PIERRE MAURY

Jean-Pierre Verheggen tonitrue de plus belle, même si l’Enfer, c’est les os. Tribut payé par le corps à l’âge. « C’est à présent toute notre carcasse qui craque / et branle de la cave aux soupentes ! » Un jour, et puis un autre jour, déclinant quelques désagréments dans la partie centrale de son nouveau recueil, l’auteur ouvre grand la bouche – non parce qu’il serait en manque d’oxygène, mais pour se gargariser de mots. « Je vous ai apporté des nauséabonbons ! » Il n’est pas question que de cela dans Poète bin qu’oui, poète bin qu’non ? La place de ces pages, groupées sous le titre « Persona non gaga », leur donne cependant plus d’importance qu’une simple pause. La question se pose, quand bien même elle semble noyée dans les pirouettes. Quelle question ? A peu près : qu’est-ce que vieillir ? Et la surprise consiste à trouver, sinon une réponse, au moins une approche philosophique dans une citation de saint Paul : « Laisse-moi t’apprivoiser, ô Vieillesse amie, sois mignonne, sois gentille. » Tirée de son Epître aux Lapinos ! Chez Jean-Pierre Verheggen, il faut se méfier des citations…
Il faut aussi se méfier des poètes et de leurs trente-six sortes décrites dans la première partie du recueil. Cette fois, le nombre est respecté, si l’on accepte que la dernière catégorie rassemble toutes celles dont le temps a manqué pour s’occuper en détail.

« Ode au spéculoos, pastourelle aux choesels »
Certaines sortes de poètes sont, cela va de soi, plus aimables que d’autres. Eminemment fréquentable est le modèle du « Poète Pouf Pouf », Pierre Desproges. Il pratique le rire discret étouffé dans son petit poing serré, Pouf Pouf, dit-il, dont Verheggen fait un sigle : « le Petit Orgasme Universel des Farceurs ou – au choix ! – des Fouteurs de merde (universelle, elle aussi) ». Aucun poète, semble-t-il, ne ressemble à un autre. Quel rapport, par exemple, entre le « Poète avec vieille orthographe » ronchonnant contre « Monsieur Le Robert, le gardien du Zoorthographe nouveau », et le « Poète kamikaze » qui se lance dans l’urgence au risque de croiser le « Kamikaze-Couilles » ?
Chacun, cependant, a ses qualités et ses défauts. A travers des caractéristiques plus ou moins marquées qui, rappelons que nous parlons de poésie, passent par le langage. Celui du « Poète belgo-belge » possède des particularités dont les linguistes font leur miel. Et les poètes, leurs vers sans traduction parisienne : « Non, monsieur, ce n’est pas parce qu’on a écrit une ode / au spéculoos ou à la gaufre de Bruxelles / suivie d’une pastourelle aux choesels, / d’une odelette à la chamoisette ou d’un sonnet au sachet / qu’on est un Poète belge reconnu comme tel. »
Le poète belge peut être introuvable, surtout si l’on tente de prolonger sa présence physique alors que seuls ses livres subsistent. Au milieu des années 90, Jean-Pierre Verheggen avait eu l’idée saugrenue d’inviter Henri Michaux à différents vernissages d’expositions. De toutes ses adresses connues, le courrier est revenu en formant une sorte de poème : « Ubekendt ; Ukjent ; Onbekend ou encore Okänd, bref parfaitement inconnu. » Même en Grande Garabagne !
Un mot encore, à propos de la troisième et dernière partie du livre, « Charabia mode d’emploi ». Le « gadget néologique » y est passé à la moulinette du bon sens philologique, celui qui rappelle que la vie est accidentogène sans qu’il soit besoin d’utiliser l’horrible mot, sinon à le détourner comme les autres : « Moi, Tarzan, moi accidentoJane ». Le mot d’emploi sera le mot de la fin.

Jean-Pierre Verheggen, poète pouet pouet Poésie
"Poète bin qu’oui, poète bin qu’non ?"
Jean-Pierre VERGHEGGEN
Editeur : Gallimard
134 pages
15 euros

© J. SASSIER/GALLIMARD

 



 

Maggie O’Farrell et autres Irlandais(es)

LUCIE CAUWE à Paris

 

Maggie O’Farrell et autres Irlandais(es) Abondance due au hasard du calendrier des traductions.

La romancière nous comble avec le secret de « Cette main qui a pris la mienne ».

Comme dans son formidable roman précédent, L’étrange disparition d’Esme Lennox, Maggie O’Farrell déroule deux histoires dans Cette main qui a pris la mienne, récompensé à juste titre du prix Costa 2010, ex-Whitbread, avant de les entrecroiser. Celle de Lexie, jeune femme indépendante, mère célibataire de surcroît, qui vit son rêve en travaillant comme journaliste culturelle dans le Londres des années 1950, une exception en ces temps misogynes, et celle d’Elina, artiste d’origine finnoise dans le Londres d’aujourd’hui, qui se remet d’autant plus péniblement de son accouchement que son mari, Ted, semble très perturbé par cette naissance et sa nouvelle paternité. « C’est vrai que les deux livres ont en commun de mêler passé et présent, nous dit Maggie O’Farrell, de passage à Paris. Mais les histoires sont très différentes. Dans le cas d’Esme Lennox, le lien entre hier et aujourd’hui était évident ; dans ce livre-ci, c’était davantage un défi technique de trouver où les deux histoires allaient se rencontrer. Cette main… a été écrit dans l’ordre où on le lit aujourd’hui. Pour moi, c’est une seule et même histoire, qui montre le poids du temps qui passe et celui d’un événement révélateur. En général, quand j’écris, j’ai l’idée de personnages en tête. Ils sont présents mais un peu flous, jusqu’à ce qu’il y ait un élément déclencheur. Dans le cas présent, une exposition du photographe John Deakin, cité dans le roman. Tout se met alors en place. »
Passée la rencontre entre Lexie et Innes qui ouvre l’ouvrage, il faut cinquante ans pour que s’en déploient toutes les répercussions, entre histoires d’amour et de désamour. Cela nous tient en haleine jusqu’au bout, nous menant aussi bien à l’univers artiste de Soho des sixties que dans de sordides histoires de famille, entre une ex destructrice et un ex falot, à la force de l’inconscient dans une vie ou à l’attention d’une femme à son époux. Le tout, dans une construction minutieuse et parfaitement maîtrisée. Ce n’est qu’aux deux tiers du roman qu’on commence à comprendre ce qui a pu se passer jadis, qui a été enfoui ou oublié. « J’avais en tête l’idée, poursuit Maggie O’Farrell, que, comme dans le conte de Hansel et Gretel, je devais laisser des miettes de pain à mon lecteur pour qu’il se retrouve dans l’histoire. »

Les effets surprises de la mémoire
Quand on entame le roman, on croit que c’est Elina qui a perdu la mémoire, mais on se rend vite compte que c’est Ted qui a des souvenirs inconscients d’événements de son enfance. « Au moment de commencer ce livre, explique Maggie O’Farrell, j’ai lu un roman incroyable sur ce phénomène étrange des femmes qui accouchent et oublient qu’elles ont accouché. En tant que romancière, tel un petit chien qui lève ses oreilles au bruit du biscuit, j’étais très intéressée par l’idée. De plus, j’aime écrire sur ce qu’on oublie, sur nos expériences qui, qu’on en ait un souvenir conscient ou pas, sont la base de toute notre personnalité. J’aime travailler sur la mémoire et ses côtés surprenants, les oublis, délibérés ou non, qui, à la faveur d’un élément déclencheur, réapparaissent vingt ou vingt-cinq ans après. »
Ce cinquième roman, magnifique, prenant et émouvant, écrit au présent, fait le portrait de deux mères libres et volontaires, dont on découvre les liens en finale. On y remarque aussi une autre voix, sorte de deus ex machina qui annonce « Ceci va arriver », « Elle ne sait pas qu’elle va mourir jeune », « C’est la fin de la première partie ». Celle de l’auteure ? « Dans une version antérieure du livre, confesse-t-elle en souriant, toute l’histoire était racontée par le personnage de Lexie, mais une fois morte. Quand j’ai fait lire le livre à mon mari, qui est toujours mon premier lecteur, il m’a dit : “C’est bien, mais il faut que tu te débarrasses de toute cette « merde », en employant le mot en français, de surnaturel”. J’ai relu le livre, l’ai modifié mais j’ai gardé des commentaires. J’ai laissé cette voix s’exprimer. Pour moi, c’est Lexie qui parle. Le lecteur a le choix de la voir ou de ne pas la voir. »

Maggie O’Farrell et autres Irlandais(es) roman
Cette main qui a pris la mienne
MAGGIE O’FARRELL
trad. de l’anglais (Irlande) par Michèle Valencia
Editions Belfond
422 p.
21,50 euros

© BEN GOLD

 



 

« Tué » par son fils, Lionel Duroy réagit

LUCIE CAUWE

 

« Tué » par son fils, Lionel Duroy réagit Un écrivain peut-il régler ses comptes avec ses enfants ? L’ex-journaliste a ressenti le besoin absolu d’écrire « Colères », beau roman tout neuf.

Lionel Duroy a écrit « Colères » dans l’urgence, pour ne pas se laisser détruire par les conflits familiaux © Hannah/Opale/julliard
Il y a juste un an sortait Le chagrin (1), épais et magnifique roman autobiographique où Lionel Duroy relate son enfance et sa jeunesse, gâchées par des parents trop à droite. Aujourd’hui, l’écrivain publie Colères, un autre roman, toujours autobiographique, bien plus mince et très différent du précédent – lui-même le rapproche du Cahier de Turin, où il raconte le couple que forment Marc, son narrateur, et Hélène. Un livre extrêmement fort et tendu par la violence des sentiments qu’il exprime. Un père, le même Marc, crache sa rupture avec son fils aîné, David, né d’une première union. Un sujet plus rare en littérature que dans la vraie vie. « Les huissiers de mon enfance, assure Lionel Duroy, de passage à Bruxelles, je les ai retrouvés quarante-cinq ans après à cause de mon fils, alors que je n’ai, moi, jamais eu de dettes ! » Un choc pour l’écrivain qui voit là la filiation entre son père (Toto) et son fils. Il est vrai que le David du livre, 25 ans, a fait fort pour organiser son insolvabilité et laisser un foutoir incroyable avant de filer à New York. Les scènes sont criantes de vérité. « Mon fils a peu connu mon père, précise l’écrivain, et il me fait ça quand sort Le chagrin ! »
Lui, le romancier de sa vie et de celle de ses proches, « ne peut pas laisser sans réponses et sans mots de tels événements ». D’autant que la brutale rupture filiale va de pair avec la distance qui se creuse entre Hélène et lui. Duroy mettra des images sur ce qui lui arrive, à défaut de lire sur le sujet, car il n« connaît pas de livre qui raconte cela ». Cela, c’est le conflit quasi biblique d’un fils contre son père. « Ce que je raconte dans Colères, dit-il, est survenu juste quand sortait Le chagrin et c’est pour cela que j’ai pris très au sérieux la diatribe de mon fils. »
Lui qui s’interroge sans cesse, sur lui-même et sur les autres, s’est posé mille questions : « J’ai le sentiment que mon fils a très mal vécu la publication du Chagrin pour deux raisons. Un, je raconte sa vie avant de lui laisser l’occasion de la raconter lui-même. Deux, de façon profonde et générale, un fils veut que le père se taise et lui laisse la place. Il a besoin d’écraser le père. Le chagrin sortait en mars et la femme de mon fils était enceinte depuis février. Il a été très angoissé par la venue de cet enfant, il voulait être l’homme de la situation. Avec mon gros livre, je venais lui cacher le soleil. »

« J’allais contre un interdit »
« Une semaine avant, se rappelle l’écrivain, nous prenions le café ensemble, nous faisions du vélo ensemble. Puis, par son mail, mon fils a indiqué sa volonté de me tuer. » Une violence terrible pour ce « meurtre » symbolique qui a eu des conséquences sur le reste de la famille.
Pour ne pas craquer, Lionel Duroy a choisi d’écrire, de dévoiler quel père il est (bon pour ses trois filles, mauvais pour son fils aîné), quel mari, quel ami. « J’étais heureux de me mettre à écrire. Même si j’allais contre une espèce d’interdit : autant on pardonne à tout écrivain d’écrire sur ses parents, autant on ne pardonne pas à un parent de régler ses comptes avec un enfant. J’avais conscience qu’il allait être très difficile d’écrire ce livre. Je tremblais mais n’imaginais pas être victime. »
On assiste dans Colères à quelques semaines familiales. Chaque membre est en résonance avec les autres, une crise en déclenche souvent une autre. Les enfants grandissent, partent, font leur nid ailleurs. La mère s’éloigne. Le père s’étourdit de tours de vélo dans le bois de Vincennes.
Ce roman d’un homme résonne familièrement aux oreilles de celui ou celle qui le lit. Choses souvent vues, souvent entendues, mais jamais lues, et donc réconfortantes. Un livre d’autant plus consolateur que Lionel Duroy n’a rien perdu de son talent d’écriture dans son urgence du moment. « Colères, je l’ai écrit extrêmement vite, explique-t-il, d’une traite, en trois mois et demi. J’avais absolument besoin de l’écrire. Après avoir pris un coup, j’écris toujours. J’essaie de mettre de l’intelligence et des mots sur ce qui m’est arrivé. Quand j’ai trouvé la première phrase de ce livre, je le voyais tout entier. J’avais sa musique. Je savais qu’il n’aurait pas de chapitres. Tout y est lié. Tout y est tendu pour décrire ce qui s’est passé en ce printemps. »
Un livre écrit « dans l’immédiateté de l’événement » et dont l’auteur est très content qu’il existe. « J’étais comme un pianiste qui joue pendant que le bateau coule », estime-t-il. Mais les naufragés s’en sont sortis. Et les lecteurs de ce beau roman ont beaucoup reçu.

(1) disponible en « J’ai lu » le 4 mai, 734 p., 8,90 euros.

« Tué » par son fils, Lionel Duroy réagit Editions Julliard
Parution : 10 mars 2011
216 pages
18 euros

 



 

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  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
22
22 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
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23 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
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24 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4100 Seraing : L'atelier de Muriel Atelier d'initiation au dessin et à la peinture
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
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25 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
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26 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
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27 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
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28 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
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29 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
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30 March 2012

  • 1348 Louvain-la-Neuve : Exposition "On reading" André Kertész
  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
  • 7500 Tournai : Benjamin Monti Dans le cadre de La ville des mots
31
31 March 2012

  • 4100 Seraing : "Il est petit, il est poilu, c'est Petit Poilu!" Exposition ludique
  • 4100 Seraing : L'atelier de Muriel Atelier d'initiation au dessin et à la peinture
  • 4960 Malmedy : Atelier du papier Découverte des processus de fabrication du papier
  • 5300 Andenne : "Raconte moi une histoire"
  • 6890 Redu : Ateliers de reliure et de dorure
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Rubrique du Thursday, February 23, 2012

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